Une Vaudoise crée un hôpital innovant à Paris

Histoire d'ici - 1778Suzanne Necker, née Curchod à Crassier, fonde un hospice pour les miséreux tout en testant les théories médicales de son époque.

Suzanne Necker (3e depuis la g.) accompagne une visite médicale à l'Hospice de Charité de la paroisse Saint-Sulpice et du Gros-Caillou à Paris en 1780.

Suzanne Necker (3e depuis la g.) accompagne une visite médicale à l'Hospice de Charité de la paroisse Saint-Sulpice et du Gros-Caillou à Paris en 1780. Image: DR

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Cette année-là, Louis XVI de France assume son soutien aux indépendantistes américains et déclare la guerre au Royaume-Uni. Pour financer cette campagne, qui exige notamment de nouveaux vaisseaux pour la Marine royale, il charge son directeur des Finances, Jacques Necker, de trouver des ressources supplémentaires.

Alors que l’ancien financier genevois tente de relever le défi et de mettre de l’ordre dans le nébuleux système fiscal français, son épouse Suzanne, née Curchod à Crassier 43 ans plus tôt, s’attelle à une autre gageure: améliorer la situation des pauvres parmi les pauvres, les malades de Paris.

«La grande misère des hôpitaux parisiens n’avait encore ému que peu de gens, et ceux-ci n’avaient pas réussi jusqu’alors à mettre un peu d’ordre ou d’hygiène dans une administration aussi fantaisiste que déplorable. Ce que voient, entendent ou respirent ceux qui s’aventurent dans ces cloaques est à peine croyable», écrit Ghislain de Diesbach dans sa biographie de Necker.

On parle de malades empilés jusqu’à six, tête-bêche, dans des lits de 140 cm de large où ils ne peuvent se tenir que sur le côté, sans bouger. «On plaçait un entrant dans le lit d’un galeux qui venait de mourir, quelquefois sans enlever le mort, et les convalescents, les phtisiques, les fiévreux, les varioleux, les fous et les enragés, tous atteints de la gale et dévorés par la vermine, vivaient dans les mêmes salles sans nul souci de la contagion», décrit un rapport de l’époque à propos de l’Hôtel-Dieu de Paris, le plus ancien hôpital de la capitale française. Les chirurgiens y opèrent au milieu de la salle des malades, où règne une odeur pestilentielle.

«Le théâtre du malheur»

«Notre Hôtel-Dieu est le théâtre du malheur», confirme Suzanne Necker dans une missive à son amie Henriette Reverdil, à Nyon. Richissime – il peut se passer de tout traitement ou avantage lié à son poste de directeur des Finances – Jacques Necker est convaincu que la charité est un devoir pour les gens aisés. Il est à l’origine d’une commission de surveillance des hôpitaux parisiens, qu’il souhaite assainir.

L’aide aux pauvres fait partie de la vie de son épouse depuis son enfance à Crassier. Suivant l’exemple de son paternel, la fille de pasteur a secouru et secourt encore ses «pays» dans la gêne. Dans son salon littéraire parisien huppé, les plus beaux esprits de son temps dissertent des questions des droits de l’État et des devoirs de l’individu – et réciproquement.

Les Necker, tous deux bons protestants en terre très catholique, vont obtenir du roi les fonds nécessaires à la création d’un nouvel établissement hospitalier dont Suzanne prend en main la destinée. Elle veut prouver qu’il est possible de «soigner les pauvres (…) à moindres frais qu’à l’Hôtel-Dieu». C’est donc non seulement à une œuvre de charité qu’elle s’attelle, mais à une véritable expérience globale de gestion.

«Pour (...) démontrer combien il fallait peu pour soulager les malheureux quand l’ordre et la charité»

Car dans son hôpital, celle qui est devenue l’une des premières dames de France (son mari est parfois considéré comme plus puissant que le roi lui-même…) s’intéresse aussi bien à l’intendance qu’aux nouvelles théories médicales: un malade par lit, isolation des malades contagieux, circulation de l’air, jardin pour convalescents, aménagement des latrines, eau en abondance, propreté, etc. «Pour servir, écrit-elle, aux personnes charitables qui voudraient prendre modèle et démontrer combien il fallait peu pour soulager les malheureux quand l’ordre et la charité» règnent dans une maison.

Dans un ancien monastère

Les locaux seront ceux du monastère des Bénédictines de Notre-Dame de Liesse, abandonné par les religieuses. L’Hospice de Charité des paroisses Saint-Sulpice et du Gros-Caillou, c’est son nom, accueille ses premiers malades en septembre 1778, «avec toutes les attentions de la plus tendre humanité», écrit Mme Necker. Il est placé sous la double administration de la Vaudoise et du curé de la paroisse de Saint-Sulpice, une parité laïque et religieuse qui semble être une première dans l’histoire des hôpitaux. Pour y être admis, les patients doivent présenter un «certificat de pauvreté» établi par le curé. Bien sûr, à l’époque, aucune personne de qualité n’aurait l’idée de se rendre à l’hôpital. Si on a de l’argent, on se fait soigner à domicile.

L’établissement dispose de 120 lits – 60 pour les femmes, 60 pour les hommes. On y trouve douze «filles de la charité» (des sœurs) ayant chacune une fonction bien précise (cuisinière, apothicaire, filles de salle), cinq infirmiers et infirmières, un médecin qui loge dans la maison, un chirurgien «du dehors», un garçon chirurgien «nourri sans appointements», un chapelain, un sacristain, un jardinier et un portier. Une supérieure veille à l’administration de l’ensemble et tient les cordons de la bourse. De l’horaire à la ration alimentaire, tout est scrupuleusement réglé. Pour faire des économies, l’apothicaire fabrique elle-même médicaments, sirops, tisanes et infusions.

«Bien tenu et à peu de frais»

«Il est certain qu’au point de vue administratif, peu d’établissements hospitaliers étaient aussi bien tenus et cela à peu de frais», écrit l’un des historiens de l’Hospice de Charité. Le taux de mortalité n’est hélas pas aussi bas que Mme Necker l’a souhaité. Elle l’explique par la gravité des maladies traitées, tous les «phtisiques» (tuberculeux) du quartier s’y précipitant pour terminer leur vie dans les meilleures conditions possibles, ainsi que par l’importante surmortalité des femmes en couches à l’époque.

Suzanne Necker administre l’Hospice de Charité durant neuf ans. Pour rendre hommage à sa première patronne, le conseil général des hôpitaux le rebaptise Hôpital Necker en 1802. Dans les années 1920, il a été réuni avec l’établissement contigu créé en 1802 pour devenir l’Hôpital Necker-Enfants malades, nom qu’il porte encore de nos jours. (24 heures)

Créé: 17.02.2018, 13h04

Suzanne Necker en dates

1737
Naissance le 2 juin à Crassier.
Fille unique du pasteur Louis Curchod, qui va lui enseigner le latin, le grec, la physique et la géométrie.
1761
Mort de son père.
1763
Mort de sa mère. Restée pauvre, déménage à Genève, où elle donne des leçons à des jeunes gens fortunés. Fréquente Voltaire à Ferney ainsi que Rousseau.
1764
À Paris, devient dame de compagnie d’Anne de Vermenoux et répétitrice de son fils. Rencontre le banquier Jacques Necker, de cinq ans son aîné, qu’elle épouse le 30 septembre.
1765
Crée le «salon» où, deux fois par semaine, elle accueille les beaux esprits de son temps, écrivains comme Beaumarchais, philosophes comme Diderot et d’Alembert, scientifiques comme Buffon, pour manger et converser.
1766
Naissance le 22 avril de sa fille unique, Anne Louise Germaine, dite «Minette», future Mme de Staël.
1772
Fortune faite, Jacques Necker, 40 ans, se retire des affaires.
1774
Louis XVI monte sur le trône de France.
1776
Louis XVI nomme Necker directeur général du Trésor royal, puis des Finances.
1778
Création de l’Hospice de Charité des paroisses Saint-Sulpice et du Gros-Caillou à Paris.
1781
Necker démissionne.
1786
Germaine Necker épouse le baron Erik Magnus de Staël.
Suzanne Necker publie un Mémoire sur l’établissement des hospices.
1788
Louis XVI rappelle Necker à la tête des Finances, alors que son royaume est en faillite virtuelle.
1789
Renvoyé par Louis XVI le 11 juillet, Necker retrouve sa fonction après la prise de la Bastille.
1790
Necker démissionne, et le couple se retire au château de Coppet.
1794
Décès de Suzanne le 6 mai au château de Beaulieu, à Lausanne.

Sources

– «Histoire de l’hôpital Necker (1778-1885)», Raymond Gervais, Paris 1885
– «La fondation et les débuts de l’hôpital Necker à Paris», Jacques Cotinat, Paris, 1972
– «Necker», Ghislain de Diesbach, Éd. Perrin, 2017
– «Une singulière famille», Jean-Denis Bredin, Éd. Fayard, 1999
– «La fondation de l’Hospice de Charité: une expérience médicale au temps du rationalisme expérimental», Valérie Hannin, «Revue d’histoire moderne et contemporaine», 1984

Ci-dessus: en 1780, Mme Necker accompagne une visite médicale à l’Hospice de Charité. (Image: GETTY)

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