Des Vaudoises se mobilisent contre le suffrage féminin

Histoire d'ici - 1919Masculinisation de la femme, destruction de la famille, avancée de la gauche: les arguments ne manquent pas pour empêcher les femmes d’accéder aux urnes.

Des femmes, dont certaines en costume vaudois, rassemblées sur la place de la Riponne à Lausanne en novembre 1919, à l’occasion du défilé ponctuant la remise d’une médaille souvenir de la Première Guerre mondiale. 
Derrière, à gauche la maison Bocion, à droite le Collège classique, démolis en 1937-38.

Des femmes, dont certaines en costume vaudois, rassemblées sur la place de la Riponne à Lausanne en novembre 1919, à l’occasion du défilé ponctuant la remise d’une médaille souvenir de la Première Guerre mondiale. Derrière, à gauche la maison Bocion, à droite le Collège classique, démolis en 1937-38. Image: MUSÉE HISTORIQUE LAUSANNE

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Une belle animation règne au Casino de Montbenon de Lausanne, en ce dimanche 31 août 1919, où se rassemblent de 200 à 300 dames et demoiselles. Oui, des femmes, exclusivement, car si l’on excepte quatre représentants masculins de la presse, les messieurs ne sont pas les bienvenus. Si ces dames se réunissent en habits du dimanche, ce n’est pas pour causer froufrous mais pour traiter d’un sujet qui les concerne tout particulièrement: le droit de vote féminin. Or elles sont contre. Estimant que le point de vue des suffragistes, comme on appelait alors les militants pour l’accès des femmes aux urnes, était assez connu, un comité d’antis a décidé de mettre sur pied cette «réunion cantonale des femmes vaudoises opposées au suffrage féminin».

Diantre, c’est que l’heure est grave. Dans le canton de Vaud comme dans d’autres, depuis 1917 des motions socialistes remettent en question la répartition traditionnelle des rôles et réclament l’égalité politique (et sociale, économique, et juridique, allez, tant qu’à faire…).

Prêt à examiner le problème...

En décembre 1918, à Berne, deux conseillers nationaux, le radical bâlois Emil Göttisheim et le socialiste zurichois Herman Greulich, ont déposé chacun une motion en ce sens. Et le conseiller fédéral PDC Giuseppe Motta s’est déclaré, au nom du Conseil fédéral, disposé à examiner la question, reconnaissant que la cause du scrutin féminin a fait de gros progrès en raison de la guerre. «La Suisse doit elle aussi examiner le problème avec bienveillance», a-t-il affirmé en substance.

Bon, M. Motta a tempéré les ardeurs féministes dans son discours à la fête de gymnastique de Bellinzone, en juin, en paraphrasant le dramaturge grec Eschyle, qui disait que la lumière du soleil créait un sourire innombrable sur les mers de la Grèce: «J’imagine que les femmes apporteront sur les mers de la politique le sourire innombrable de la beauté, de la grâce, de la piété et de la paix.» Cependant, en juin 1919 toujours, les mâles neuchâtelois, pleins de bon sens, ont refusé à près de 70% d’offrir le droit de vote cantonal à leurs compagnes.

Femmes majoritaires en France

La France, à la même époque, connaît le même débat. Dans l’Hexagone, l’argument qui fait mouche est la crainte de voir les femmes, majoritaires en raison de la mort de 1,4 million de poilus, diriger le pays. Reste que les opposantes vaudoises avaient décidé de faire entendre leur voix. «Tous les âges, toutes les conditions sociales étaient représentés dans cette assemblée», écrira le rédacteur de la «Feuille d’Avis de Lausanne» dans l’édition du 1er septembre. Les antisuffragistes avaient décidé que seules les femmes partageant leur avis seraient admises. Néanmoins, un certain nombre de féministes ont demandé et obtenu le sésame indispensable pour assister à la réunion.

«La femme ne doit pas rechercher une activité qui la mette en vue»

C’est en costume vaudois que Mme veuve David Perret, de Chesalles-sur-Oron, ouvre la séance. Selon la «Feuille d’Avis», «L’orateur (sic) a exposé la genèse du mouvement antisuffragiste. Les adhérentes n’ont en vue que le bien de tous et celui de la patrie, réalisé, du côté de la femme, par l’accomplissement scrupuleux des devoirs qui lui sont nettement définis et dévolus par la nature. La femme ne doit pas rechercher une activité qui la mette en vue.»

«À l’homme, l’activité extérieure; à la femme, l’activité intérieure»

Car pour Mme Perret, c’est clair, «l’activité naturelle et traditionnelle de la femme suffit amplement à occuper sa vie. En jetant la femme dans la mêlée politique, en lui accordant de nouveaux droits, on lui crée de nouveaux devoirs dont elle ne pourra s’acquitter qu’au préjudice de ses devoirs familiaux.» L’affaire est réglée: «À l’homme, l’activité extérieure; à la femme, l’activité intérieure. Cette dernière n’est d’ailleurs point préparée aux contacts divers de la vie extérieure.» Tandis que les hommes, eux, y sont évidemment adaptés.

La confiance que Mme Perret témoigne à ces messieurs est d’ailleurs tout à fait remarquable, en cette année 1919, alors que l’Europe se remet à peine de la grande boucherie de la Première Guerre mondiale: «On peut faire crédit aux hommes pour la réalisation complète et aussi prochaine que possible de toutes les réformes désirables.»

Dans la grande salle du Casino, les applaudissements sont nourris. À la veuve succède la mère de famille en la personne de Mme Müller-De Sybourg, de Château-d’Œx. Pour elle aussi, les choses sont claires: «La majorité de nos femmes est opposée au suffrage féminin.» En outre, le droit de vote risque d’ouvrir la porte «à des influences, à des interventions étrangères très souvent néfastes». On touche là au cœur des préoccupations des milieux bourgeois de l’époque, qui craignent une «bolchevisation» de la Suisse.

«Un autre danger probable du suffrage féminin, c’est le développement, chez la femme, des qualités intellectuelles»

Mme Müller-De Sybourg poursuit: «Le vote féminin amène sur le tapis la question des mœurs. Les femmes honnêtes ne seront pas seules à voter. On peut donc redouter l’effet de préférences et de jalousies qui auront de tout autres mobiles que le souci du bien général.» Suit un argument massue: «Un autre danger probable du suffrage féminin, c’est le développement, chez la femme, des qualités intellectuelles au détriment des qualités du cœur et du caractère, qui lui sont certainement plus nécessaires.» Et de conclure sous un torrent d’applaudissements: «La destinée de la mère de famille vaut tous les honneurs politiques, toutes les cartes civiques.»

«Le suffrage féminin favorise les tendances bolchevistes»

Reste à entendre le discours de Mlle Suzanne Besson, de Niédens, initiatrice du mouvement antisuffragiste. Elle entre en lice «sous le drapeau du bon sens vaudois, et du bon sens villageois, qui voisinent». L’oratrice a du mordant: «Nous ne voulons être ni des crustacés – c’est ainsi que mesdames les suffragistes nous appellent – ni des sauterelles – c’est ainsi que nous les appelons à cause de leurs bonds inquiétants.» Elle appelle ses adversaires «semeuses de haine» et sert à nouveau l’argument que «le suffrage féminin favorise les tendances bolchevistes».

C’en est trop pour les suffragistes de l’assemblée, qui protestent. Le ton monte. La socialiste lausannoise M. Gutknecht accuse Mlle Besson d’avoir traité ses adversaires de «femmes de forum» et de «filles de carrousel». Ce qui occasionne «l’échange de propos assez vifs», narrera la «Feuille». Bref, «ça risquait de tourner mal». Alors que le tumulte envahit la salle, Mlle Besson demande à ses adversaires de se retirer. Celles-ci protestent mais finissent par obtempérer.

Le calme revenu, Mlle Besson peut ironiser, provoquant l’hilarité sur les bancs du Casino: «La discussion à laquelle vous venez d’assister vous donne un exemple de ce que seront les séances de nos conseils législatifs, si les femmes y sont admises.»

Enfin, la réunion se conclut par la fondation d’une «Ligue féministe antisuffragiste pour les réformes sociales», à laquelle adhèrent 51 des dames présentes. Première organisation opposée au vote féminin, plus tard rebaptisée Ligue suisse des femmes patriotes, elle se dissoudra après l’échec des votations cantonales des années 1919-1921. (24 heures)

Créé: 08.06.2019, 13h51

La saga du droit de vote en Suisse

1868
À Genève et Zurich, des femmes réclament l’égalité.
1904
Le Parti socialiste suisse (PSS) revendique une égalité homme-femme progressive.
1912
Le PSS se prononce officiellement pour le droit de vote et d’éligibilité des femmes.
1918
L’égalité des sexes au programme de revendications du Comité d’Olten.
1919-1921
On vote sur le suffrage féminin dans les cantons de Neuchâtel, Bâle-Ville, Glaris, Saint-Gall, Genève et Zurich: refus partout, à une majorité des deux tiers.
1923
Le Tribunal fédéral confirme que les femmes sont exclues des droits politiques sans une révision de la Constitution.
1929
L’Association suisse pour le suffrage féminin dépose une pétition munie de 25 000 signatures. Chargé d’étudier la question, le Conseil fédéral rendra son rapport en… 1951.
1957
Le Tribunal fédéral rejette la plainte de 1414 Romandes ayant demandé à être inscrites au registre électoral de leurs communes.
1959
Le 1er février, les hommes suisses refusent par 66,9% d’accorder le droit de vote et d’éligibilité aux femmes. Le même jour, les Vaudois leur accordent le droit de vote aux plans cantonal et communal.
1971
Le 7 février, les mâles suisses accordent le droit de vote et d’éligibilité aux Suissesses à 65,7%. Mais c’est non dans huit cantons ou demi-cantons: Appenzell Rhodes-Extérieures et Rhodes-Intérieures, Glaris, Obwald, Saint-Gall, Schwytz, Thurgovie et Uri.
1990
Les Appenzelloises des Rhodes-Intérieures sont les dernières Suissesses à obtenir le droit de vote complet.
G.SD

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