Les hommes aussi tombent enceintes

FEMINADevenir père: les hommes ont les mêmes symptômes que leur femme enceinte. Certains produisent même du lait!

Certains hommes expérimentent des symptômes de la grossesse, mais les bouleversements ne s’arrêtent pas au corps. L’arrivée de bébé a aussi pour effet de changer significativement le cerveau du nouveau papa, révèlent plusieurs études en neurosciences.

Certains hommes expérimentent des symptômes de la grossesse, mais les bouleversements ne s’arrêtent pas au corps. L’arrivée de bébé a aussi pour effet de changer significativement le cerveau du nouveau papa, révèlent plusieurs études en neurosciences. Image: Ballyscanlon - Getty Images

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Un ventre qui s’arrondit de semaine en semaine, une poitrine qui gonfle, d’étranges lubies culinaires à satisfaire immédiatement, parfois des nausées, un cerveau qui se modifie, des virées pipi plus fréquentes… on connaît bien, et depuis des lustres, les effets de la grossesse chez une femme. Toutefois, contrairement à ce qu’on imagine souvent, l’attente et l’arrivée de bébé n’impactent pas que la future mère. De l’autre côté du lit, il y a un petit être qui voit aussi des choses changer en lui pendant la gestation: l’homme. Loin de n’être impliqué que pour opérer un raid matinal au supermarché afin de dégotter des fraises, celui-ci est, finalement, presque une femme enceinte comme les autres. Parfois littéralement.

Dans une étude réalisée à la Haute Ecole de santé de Genève, en 2018, on apprend ainsi que deux futurs pères sur trois peuvent présenter les symptômes d’une couvade, ou grossesse nerveuse masculine, alors que jusqu’ici, les chiffres évoqués dans la littérature donnaient une fourchette allant d’un quart à la moitié. Ce flou artistique est imputable à un manque de travaux d’envergure sur la question, mais également au fait que les statistiques fluctuent d’un pays à l’autre: 20% en France contre 68% en Chine, par exemple, relève une enquête menée par le St George’s Hospital de Londres.

Chérie, j’ai allaité les gosses
Loin d’être une légende urbaine, donc, et longtemps interprété comme un trouble psychologique, le phénomène est manifestement plus banal et normal qu’il n’y paraît. «C’est en fait quelque chose d’assez courant chez les futurs papas, constate Marie-Hélène Stauffacher, psychologue FSP spécialisée en sexologie. On en voit qui prennent du poids en même temps que leur partenaire, ou même, ai-je déjà entendu, qui ont des montées de lait!» Car l’attente du bébé peut stimuler la production de prolactine, dont les effets vont dans certains cas extrêmes jusqu’à générer une production de lait maternel dans le sein de l’homme, qui dispose également de glandes mammaires (mais plus petites).

Si cette production concerne une très faible proportion des grossesses psychiques, le reste des symptômes, plus fréquent, ressemble de manière troublante à ce que peuvent expérimenter les femmes enceintes. Envie de vomir, fringale, prise pondérale, problèmes digestifs, maux de tête, sommeil perturbé, sautes d’humeur, sensibilité exacerbée, augmentation du volume des mamelons, irritation urinaire… la couvade aurait une quarantaine de symptômes recensés, même s’ils sont rarement compris comme tels, relève Francesco Bianchi-Demicheli, médecin adjoint-agrégé responsable de l’Unité de médecine sexuelle et sexologie aux Hôpitaux universitaires de Genève:

«Nous disposons encore de peu de statistiques solides sur le sujet, car les hommes concernés confient peu ce genre d’expériences ou ne les interprètent pas forcément sous cet angle.» Francesco Bianchi-Demicheli, médecin aux HUG

Une virilité reconfigurée
Cette forme de grossesse psychophysiologique est d’autant plus compliquée à admettre que le fait de devenir père est censé être une sorte de formalité, note le médecin des HUG. «Dans le processus de procréation, la maternité est mise en pleine lumière par notre société, mais la paternité est un concept assez abstrait et transparent. On ne parle presque jamais des implications, des conséquences sur le mental et le corps masculins. Il existe encore un tabou sur ces questions.» Le terme de couvade revêt d’ailleurs aujourd’hui un sens à la fois bienveillant et moqueur, pas loin d’évoquer la poule caquetant et protégeant maladivement ses œufs. Il avait cependant tout son sens dans certaines cultures du monde, dont les ethnologues ont décrit, depuis le XIXe siècle, les rituels de gestation symbolique suivis par les futurs pères. «On en a observé en Russie, en Thaïlande, en Amazonie ou en Papouasie, informe Francesco Bianchi-Demicheli. Ces comportements visent souvent à atteindre une sorte d’accord émotionnel avec la partenaire enceinte.»

Toutefois, en dehors des rites pratiqués consciemment, pourquoi le corps masculin adopte-t-il si souvent de tels simulacres de grossesse? «L’origine de ce syndrome est obscure, souligne le médecin des HUG. Il pourrait s’agir d’une base purement psychologique, voire psychanalytique, le futur père pouvant ressentir une jalousie face à sa partenaire enceinte et vouloir, dans cette dynamique de rivalité, lui aussi accoucher. Une autre hypothèse serait une mise en synchronie neurobiologique des deux corps du couple – une explication qui, si elle s’avère séduisante, reste à prouver.»

Adapter son comportement
Encore plus fréquent, mais moins visible, le toboggan hormonal vécu par la plupart des futurs pères. Dans une étude que publiaient les annales de l’Académie américaine des sciences, en 2011, et cosignée par des chercheurs de l’Université Northwestern, dans l’Illinois, il est avancé que la paternité engendre une baisse «biologiquement programmée» d’un tiers du taux de testostérone. «Dans l’ensemble, étude après étude, y compris celles que je mène en tant que scientifique, les recherches arrivent toujours à ce même résultat», observe Anna Machin, anthropologue à l’Université d’Oxford, dans un article du New York Times de juin dernier. On pourrait avec justesse objecter que cette diminution hormonale peut être entièrement due au stress et au manque de sommeil qui s’accroissent après la naissance du bébé. Pourtant, elle survient déjà «pendant la grossesse de la partenaire», souligne Francesco Bianchi-Demicheli,

Pour les chercheurs, cette baisse aurait surtout une logique évolutive. La testostérone, hormone habituellement beaucoup plus présente dans le corps des hommes que des femmes, agit notamment sur le désir sexuel et l’agressivité. «Les travaux scientifiques montrent un lien entre taux de testostérone élevé et comportement social conquérant, fait remarquer Marie-Hélène Stauffacher, ce qui s’avérerait dangereux pour l’homme à ce moment de sa vie, car allant à contresens de ce qu’on attend de lui. Pour le bien de l’enfant, le père devrait se montrer disponible et câlin, plutôt qu’aller s’enrichir et se battre avec les autres.»

«Ce changement hormonal dicte au corps de monsieur un comportement adapté. Cela implique aussi qu’il sera moins tenté de chercher des relations sexuelles ailleurs, garantissant une présence rassurante et utile pour la mère.» Marie-Hélène Stauffacher, psychologue FSP spécialisée en sexologie

Renaître en parent
Elever sa progéniture demande un tel effort que la coopération des deux parents est nécessaire, souligne d’ailleurs Christopher Kuzawa, l’un des universitaires de Northwestern qui ont mené l’étude sur la baisse de l’hormone mâle: «La biologie d’un homme peut changer de manière substantielle pour répondre à ces impératifs.» Toutefois, les pères en devenir ne subissent pas un bond en arrière hormonal qui les ravalerait au stade d’ado prépubère, précise dans le New York Times, Carol Worthman, professeur en biologie comportementale à l’Université américaine d’Emory: «Il ne s’agit pas d’un changement du niveau de testostérone qui remet en cause les poitrines velues, les voix graves, les gros muscles et la quantité de spermatozoïdes. Nous parlons d’effets plus subtils.»

Ces adaptations plus ou moins spectaculaires trahissent donc surtout une chose: qu’on soit une femme ou un homme, donner la vie est un bouleversement qui exige de modifier ce qu’on est, physiquement comme mentalement. «Dans une existence, devenir mère ou père est une crise, résume Francesco Bianchi-Demicheli. Cela provoque un travail psychique, une maturation pour intégrer cette nouvelle fonction, nécessaires au développement cognitif et émotionnel de l’enfant. Evidemment, une majorité de gens parvient à y faire face et à s’adapter rapidement.» Préparés à l’accouchement, au pouponnage, et même armés d’un nouveau cerveau (voir encadré), les deux parents peuvent ainsi compter sur la biologie pour poursuivre leur aventure.

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Créé: 17.08.2019, 10h57

Être papa modifie le cerveau

Certains hommes expérimentent certains symptômes de la grossesse, mais les bouleversements ne s’arrêtent pas au corps. L’arrivée de bébé a aussi pour effet de changer significativement le cerveau du nouveau papa, révèlent plusieurs études en neurosciences. Des travaux réalisés à l’Université de Calgary, au Canada, mettent en évidence une neurogenèse survenant avant et après l’accouchement de la maman. On observe ainsi 25% de neurones supplémentaires dans les zones liées au bulbe olfactif, et même 40% dans l’hippocampe, réputé être le siège des souvenirs.

Cette plasticité cérébrale permettrait de développer les relations entre le père et son enfant et de mieux savoir répondre à ses besoins. Ces modifications de la structure du cerveau masculin ressemblent étonnamment à ce que les chercheurs observent du côté de la future mère. Baptisé mommy brain par les scientifiques, et connu de longue date, le cerveau d’une femme enceinte subit en effet des transformations du même genre. Dans un article publié par la revue Social Cognitive and Affective Neuroscience, en 2014, deux chercheuses américaines constatent aussi un accroissement de la taille de l’hippocampe chez la future maman, ainsi qu’une réduction de leur matière grise.

Ces résultats sont proches de ceux obtenus par une équipe de l’Université de Barcelone, qui travaillait sur ces mêmes questions. Et plus le lien mère-enfant était fort, plus ces modifications cérébrales paraissaient importantes. «La grossesse peut aider le cerveau d’une femme à se spécialiser, à développer cette capacité d’une mère à savoir de quoi son enfant a besoin, à reconnaître des menaces ou à développer le lien établi entre eux», résumaient les auteurs.

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