La mode découvre la diversité des corps

Mannequins Les grands noms du prêt-à-porter se préparent à une large diversification dans les profils de modèles: les âges, les corpulences, les couleurs, tout change!

Lors des Fashion Weeks de Milan (photo) ou encore de New York, les tailles, les âges, les couleurs de peau et les corpulences commencent à sortir des normes encore dominantes.

Lors des Fashion Weeks de Milan (photo) ou encore de New York, les tailles, les âges, les couleurs de peau et les corpulences commencent à sortir des normes encore dominantes. Image: Reuters

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Bouleversement sur le marché des modèles! La morale, l’éthique et le flair commercial stimulent une diversification dans la demande en mannequins. Après trente ans de domination des poids plumes blancs, les grands noms du prêt-à-porter et les jeunes designers recherchent de plus en plus des femmes de couleur, portant des tailles entre 34 et 44, des quinquagénaires, parfois même des septuagénaires ou des transgenres. Les déclinaisons de l’élégance prennent de l’amplitude.

L’émergence de la Toile, puis des réseaux sociaux, favorise depuis vingt ans les échanges d’informations, la puissance des témoignages. Du fait de cette réalité, la force des lanceurs d’alertes a décuplé. Leur représentant le plus connu dans la mode reste le recruteur américain de mannequins James Scully. Ses messages dénonciateurs («abus, arbitraire, racisme et sadisme dans la branche de la mode») postés sur Instagram font le tour du monde. Ses assertions visent parfois des marques nommément mentionnées, à l’instar de Lanvin et Balenciaga.

Charte de bonne conduite

Avec le temps, les whistleblowers de la mode se sont fait entendre. Le 6 septembre, un jour avant le début de la dernière Fashion Week de New York, les grands groupes parisiens LVMH et Kering ont ainsi pris divers engagements conjoints, présentés dans une charte: ils n’emploieront plus des mannequins de moins de 16 ans ou des modèles trop maigres. Les deux firmes, dirigées respectivement par Bernard Arnault et François-Henri Pinault, s’étaient à vrai dire fendues d’un grand coup de «com’», tout en s’alignant sur les nouvelles dispositions légales.

Le législateur français a en effet adopté une loi en décembre 2015 visant à lutter contre la maigreur excessive des mannequins. LVMH et Kering se profilent en outre, depuis belle lurette, comme des acteurs majeurs du marché de la mode. Le premier détient les marques Christian Dior, Louis Vuitton, Céline et Givenchy. Le second contrôle Yves Saint Laurent, Gucci et Balenciaga. Leur charte apparaît dès lors comme un effort urgent d’adaptation au cadre légal actuel et à l’évolution de la demande sur le marché des modèles.

Précision cruciale à Genève

La semaine dernière, peu avant le défilé de Pierre Cardin à l’Hôtel des Bergues, organisé par la banque genevoise Dukascopy, la directrice Couture du créateur français, Maryse Gaspard, s’est elle-même empressée d’apporter une précision cruciale: «Nous n’avons jamais recouru à des mannequins filiformes. Ces grandes jeunes femmes sont certes minces, mais pas squelettiques.»

Du coup, les chiffres du dernier Runway diversity report, de la plate-forme d’information thefashionspot.com, retiennent l’attention de toute la branche. Ceux-ci ont été recueillis en mars, à l’occasion de la présentation des collections automne-hiver 2017/2018 dans les grandes métropoles de la mode: Milan, Paris, Londres et New York. Sur 7035 modèles, participant à 241 défilés en tout dans ces quatre villes, près de 28% d’entre eux n’étaient pas de race blanche. A cet effectif s’ajoutaient une trentaine de femmes portant des tailles au-dessus des normes, plus d’une vingtaine âgées de plus de 50 ans et une douzaine de transgenres.

Un modèle quasi éternel

Cette nouvelle orientation de la demande en mannequins est en outre favorisée par des personnalités déterminantes dans le monde de la mode. Les plus grands succès de la créatrice irlandaise Simone Rocha sont ainsi le plus souvent présentés par Benedetta Barzini, un modèle quasi éternel de 74 ans. L’actrice pennsylvanienne Hari Nef constitue la référence transgenre de l’élégance depuis la Fashion Week de New York du printemps 2015. Elle y défilait pour présenter des œuvres de Mike Eckhaus et Zoe Latta et de Hood By Air. Portant la taille 44, un modèle américain incarne pour sa part le grand chic des femmes «féminines», sans être non plus rondes: Ashley Graham.

La demande sur le marché des modèles obéit ainsi à l’évolution des requêtes du marché: des attentes accrues en éthique et une clientèle occidentale faiblissante pour les grandes marques de prêt-à-porter, par rapport à celles d’autres régions comme l’Extrême et le Moyen-Orient, sans oublier une Afrique de plus en plus émergente. A cela s’ajoutent les revendications existentielles d’un genre humain de plus en plus complexe, sans perdre de son authenticité. En Suisse, les professionnels de la mode observent avec attention ces grands changements.

Encore peu de demande pour les transgenre

«Lorsque nous recevons la commande d’un client, nous ciblons le plus précisément possible ses besoins en l’interrogeant quant à la tranche d’âge désirée, la couleur des cheveux, les mensurations et autres détails. Pour la demande de mannequins métissés, je prie toujours le client de préciser s’il est aussi ouvert à différentes ethnies. Récemment, un horloger suisse a d’emblée sollicité un homme et une femme métissés, sans autre indication, témoigne Sandy Juillerat, directrice à l’agence Square à Lausanne. Nous ne sommes en revanche pas encore confrontés à la demande de mannequins transgenres. Certains d’entre eux exercent d’ailleurs la profession sans parler du changement de sexe qu’ils ont vécu. Lorsqu’on en parle, c’est davantage lié à la volonté de faire valoir une vision légitime de la vie qu’à une évolution du marché.»

Après trente-cinq ans de coiffure et de maquillage sur les plus grands défilés du monde, mandatés par de grandes maisons comme Chanel, Dior, Gauthier ou Armani, le Genevois Christophe Durand décrypte la nécessité de modèles minces, sans promouvoir la maigreur et la souffrance des modèles: «Rappelons d’abord que le fait d’être mince doit relever de la nature authentique d’un organisme, mais jamais des conséquences d’une anorexie ou d’autres supplices insensés. Un corps mince génère en outre des mouvements de tissu élégants. Ceux-ci se réfèrent à des codes esthétiques toujours valables. La mode continue en fait de s’intellectualiser, de se rapprocher des beaux-arts et de s’éloigner du charnel. Les mannequins pourvus de formes auront plus de chances dans la présentation de maillots de bain et de lingerie.»

Pas de taille 32 en Suisse

Loin des grands défilés de Milan, Paris et Londres, le marché suisse ne laisse en outre quasi aucune place aux abus du type «taille 32», portée par des filles de 14 ans. «L’absence de Fashion Week à Genève ou Zurich ne nous empêche toutefois pas de collaborer avec les plus grandes marques de haute couture et de prêt-à-porter et les jeunes créateurs présents en Suisse. Les critères de sélection demeurent exigeants pour les clients de prestige: 1,77 mètre pour une confection 36. Les distributeurs, quant à eux, acceptent plus volontiers des mannequins féminins avec plus de formes. Leur clientèle s’y identifiera davantage», précise Sandy Jullierat.

(24 heures)

Créé: 26.09.2017, 10h16

«Les clients veulent pouvoir s’identifier aux modèles»

Elizabeth Fischer, responsable de la filière Design mode, bijou et accessoire à la HEAD-Genève (Haute Ecole d’art et de design), nous offre un regard nuancé sur les grands changements dans les profils de mannequins sollicités par les grandes maisons de mode. Entretien.

– Comment observez-vous cette demande de mannequins aux profils de plus en plus différents?

– A vrai dire, ce n’est pas nouveau. Des créateurs comme Yves Saint Laurent, Paco Rabanne ou Christian Lacroix se sont découvert leurs premières égéries noires durant les années 80. Afin d’en faire ses modèles, Jean-Paul Gauthier passait des annonces pour inviter «des gens de la rue» à lui rendre visite dans ses studios. L’enfant terrible de la mode a aussi recouru à des personnalités connues, mais hors normes en termes de morphologie. A l’instar de l’accordéoniste Yvette Horner. Il s’était aussi permis de présenter des créations autant destinées aux hommes qu’aux femmes, avec des modèles provenant de différents groupes ethniques. Il y a donc eu des précédents. La tendance se renforce, il est vrai, du fait d’une visibilité accrue des collections de mode sur le Net et les réseaux sociaux et des grands défilés accessibles en temps réel dans le monde entier, et pour toutes les couches sociales, grâce à ces supports.

– Quel est à votre avis le principal moteur de l’actuelle diversification des profils de mannequins? Les soucis d’éthique ou le flair commercial?

– Le business et le flair commercial restent les principaux moteurs de l’industrie de la mode et, par conséquent, de cette tendance. Les clientèles aisées de tous les continents attendent des présentations de collections avec des modèles qui leur ressemblent, auxquels elles peuvent s’identifier. Par rapport à ces réalités, la sensibilité des maisons de mode à des soucis d’éthique ou la volonté de faire autre chose que de la taille 34 pour 1,70 mètre me paraissent encore marginales.

– Dans ce contexte, le modèle de l’adolescente blanche très mince devrait-il perdre un peu de sa suprématie sur le marché?

– Ce profil est encore très présent. De nouvelles Kate Moss et de nouvelles Claudia Schiffer apparaissent en permanence. Tant que les directeurs artistiques des plus grandes maisons ne modifient pas leur vision de la création, ça ne changera pas. Même si de jeunes designers manifestent des intentions de faire évoluer les choses, les réalités du marché peuvent les dissuader rapidement. Dès ce moment-là, ils et elles rentrent dans le rang. Mais parfois, c’est vrai, ils parviennent à développer des marchés de niche. Cela correspond à une réalité de la mode moins connue, mais très vivante.
P.RK

Soucis d’argent dans la création

Au début du mois, quatre tout grands noms du prêt-à-porter ont brillé lors de la Fashion Week de New York. Chose étonnante: tous les protagonistes de ce prestigieux quartet, en dépit de leur génie, éprouvent de réels soucis économiques.

Depuis 2014, l’action de la société Ralph Lauren a perdu presque la moitié de sa valeur. Signe de trouble interne, l’ex-directeur général de l’entreprise Stefan Larsson a renoncé à ses fonctions en février après les avoir assumées pendant un an à peine.

Coach n’est pas satisfait de sa croissance relativement molle, accentuant le poids des coûts. L’entreprise a donc décidé de renoncer à de nombreux lieux de vente et à des défilés. Le savoir-faire du directeur artistique de cette marque, Stuart Vevers, retient cependant toujours l’attention, notamment avec de merveilleux miniblousons lamés. Michael Kors a clos le dernier exercice en avril sur une perte. La société se préoccupe donc aussi d’un retour à une croissance satisfaisante. Afin d’y parvenir, ou de se donner de l’espoir, elle s’est dotée de deux atouts: la création d’une montre connectée, en choisissant Google comme complice, et une nouvelle muse: la chanteuse chinoise Yang Mi, star avérée d’un marché cible pour le créateur.

Quatrième héros de la dernière Fashion Week de New York: Marc Jacobs. Après avoir dirigé pendant six ans la création chez Louis Vuitton, ce citoyen américain tient le gouvernail d’une marque portant son propre nom et appartenant à LVMH. Actuellement, il assume ses fonctions dans la discrétion et des rumeurs insistantes, ne suscitant guère de démenti, le présentent comme un démissionnaire imminent. Des questions financières assombriraient le rayonnement créatif de Marc Jacobs.

Au début du mois, à la clôture de la Fashion Week de New York, le défilé de ce couturier, dans un cadre dépouillé et sans musique, a parfois été interprété comme une illustration des difficultés que traverse sa société.
P.RK

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