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De la cure de Saint-Livres au cœur de l’art contemporain

La fille de pasteurs passée par l’ECAL est partie à Berlin associer la mode, l’art et le marketing.

«J’ai confiance en quelque chose de beaucoup plus grand que moi, hors de toute chapelle.»
«J’ai confiance en quelque chose de beaucoup plus grand que moi, hors de toute chapelle.»
Chantal Dervey

On la rencontre à côté de l’Art Lab de l’EPFL pendant une de ses escales lausannoises, et c’est tout un symbole. Jeanne-Salomé Rochat est grande, le port bien droit, le regard bleu acier. La coéditrice de la revue ultrabranchée Novembresemble habillée comme une jeune trentenaire sportive. Pourtant, des détails frappent: il manque une étoile européenne sur son hoodie: «C’est un travail qu’on avait fait avec la Galerie König, à Berlin, pour leur merchandising.» A ses pieds, d’étranges baskets dans une broderie à perle portent une virgule caractéristique: «Nous collaborons avec le Nike Lab, qui nous fournit ces modèles prototypes pour qu’on les évalue.» La fille du pasteur Virgile Rochat et de la pasteure Martine Rochat (redevenue Sarasin depuis leur séparation) fréquente davantage les événements branchés et les showrooms contemporains que des églises réformées.

«C’est vrai qu’à la maison l’atmosphère était assez structurée et stricte. Ça m’a marqué dans le fond: je me retrouve à prêcher la bonne parole.» Mais la jeune femme a dû se battre pour imposer ses vues. Par exemple quand elle a commencé la danse classique: «Mes parents trouvaient cela assez prétentieux de ma part, ce rapport avec le corps, avec le miroir.» La jeune ballerine a gardé des traces d’une éducation calviniste: «Je recherchais toujours la perfection par le travail. Aller sur scène m’ennuyait.» Son père abonde: «Elle a un côté hypercontemporain assumé et en même temps des valeurs qui sont toujours là. Elle est parfois excessive, comme moi. Et cette sensibilité à fleur de peau la pousse certainement vers l’art.»

Cette dualité se ressent encore aujourd’hui dans ses démarches: «Quelque part, je crois toujours que l’effort et le travail sont les seules choses qu’on doive faire dans notre vie.» Elle avoue elle-même un côté têtu, une obstination qui la fait continuer coûte que coûte. «C’est peut-être une réponse à mes doutes, une certaine angoisse de ma part. Plus on me met d’obstacles, plus je continue.»

Il lui a fallu de l’obstination quand elle a voulu – après le Gymnase de Nyon en arts visuels – intégrer l’ECAL. «L’image était devenue pour moi une évidence. Au départ, je m’imaginais faire de la photo, de la vidéo, dire le monde mais avec la protection d’une caméra. Mes parents étaient très inquiets que j’aille vers le controversé Pierre Keller. Je voulais peut-être aussi ennuyer mes parents et ça a marché.» «C’est quelqu’un d’assez intransigeant, sans compromis, admet Adèle Etter, son amie depuis le gymnase. Je l’adore dans toute sa complexité – qu’elle reconnaît. Mais elle a un regard très tolérant, très ouvert, très généreux, sans jugement. J’admire son parcours.»

Anthropologue moderne

Jeanne-Salomé Rochat a «toujours aimé le dessin, la danse, la musique, la peinture, se rappelle sa sœur cadette, Armelle. Dans le même temps, c’était pour moi une maman parfaite, elle se sentait responsable de la famille. Elle avait beaucoup d’idées et elle les mettait en place.» La jeune femme rejoint, à 19 ans, Maxime Büchi pour fonder un magazine qui s’intéresse au tatouage comme fait de société. Elle mêle déjà arts contemporains, expérimentations et reportages dans Sang Bleu, un bel objet qui a compté jusqu’à 600 pages. «Je trouve fascinant ces gens qui veulent attirer l’attention en se faisant tatouer et qui, au fond, se camouflent eux-mêmes.» Avec celui dont elle était tombée amoureuse et avec qui elle avait déménagé à Londres, la collaboration durera six numéros, «dont quelques-uns assez cryptiques et tous déficitaires», jusqu’à ce que la directrice artistique estime avoir fait le tour du sujet. Le studio de tattoo de son ex-compagnon est, lui, devenu une référence. «On me pose toujours la question de savoir si j’ai des tatouages. Je n’en ai qu’un, et vous ne le verrez pas.» On vous le chuchote: l’intérieur de sa lèvre inférieure porte les mots «Corporate Cannibal».

Cette insatiable prend les projets qui passent comme des opportunités, parce qu’elle est aussi instinctive que contrôlée. Elle ne veut rien fixer dans une génération ouverte au monde. Les collaborations sont transfrontalières, interdisciplinaires. À Novembre, ils étaient douze au départ, tous copains de l’ECAL (elles sont deux aujourd’hui). Le magazine bisannuel, épais, est conçu de A à Z avec des artistes émergents qui collaborent avec des marques de mode de pointe. «Au fil des années, nous sommes devenus une agence de communication visuelle. Nous avons un réseau d’artistes que nous sollicitons. Et les marques à la recherche de branding viennent nous voir. On peut leur faire leur communication visuelle, organiser pour elles un événement exclusif où nous invitons nos abonnés, communiquer sur nos plates-formes digitales. Et nos lecteurs sont heureux de participer à une fête à la Biennale de Venise ou à Art Basel.»

On reste dans le très moderne, le happy few. «Novembre devient une espèce de catalogue où nos clients puisent leurs demandes. Ils voudraient du radical mais préfèrent souvent au final revenir à du connu.» Jeanne-Salomé Rochat avoue avoir pris de l’âge – 31 ans – mais elle est heureuse d’enseigner dans des écoles d’art pour rester en contact avec la déjà nouvelle génération. Elle conseille des collectionneurs pour leurs achats, enseigne la danse, parcourt la nature autour de Berlin ou les montagnes suisses quand elle a un peu de temps. La célibataire travaille trop, a rouvert un bureau à Lausanne, un showroomà Paris. Et la religion? «J’ai confiance en quelque chose de beaucoup plus grand que moi, hors de toute chapelle. On entretient le mythe que tout n’est pas de notre ressort. Cela m’aide dans mes projets.»

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