«Noël n’est plus la seule propriété des chrétiens»

NativitéLe théologien Olivier Bauer explique les mutations d’une fête qui passe invariablement par un repas, où traditions et symboles se mêlent aux nécessités pratiques. Interview.

Pour Olivier Bauer, théologien, Noël correspond aux aspirations d’aujourd’hui.

Pour Olivier Bauer, théologien, Noël correspond aux aspirations d’aujourd’hui. Image: PATRICK MARTIN

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«Aujourd’hui, Noël est ce que l’on peut appeler un «matrimoine», avec m comme Marie: à l’opposé d’un patrimoine, c’est devenu une somme d’éléments sans propriétaire, composée de représentations tangibles, d’immatériel, d’expériences collectives et individuelles, de mémoire, de traditions, en gestation perpétuelle. Il n’y a pas de vrai ou de faux Noël. Ce n’est plus la propriété exclusive des chrétiens.» Professeur de théologie, Olivier Bauer prépare ses cartons en cette période de Nativité. Pas pour ses cadeaux… En effet, il quitte à la fin de l’année l’Université de Montréal pour rejoindre pleinement celle de Lausanne, où il enseigne depuis août dernier la théologie pratique, dans le cadre du nouvel Institut lémanique ad hoc de la Faculté de théologie. Ce spécialiste des pratiques chrétiennes et de la symbolique alimentaire se penche sur la signification actuelle de Noël, et sur l’importance immanente du repas comme moment de partage.

Vous dites que Noël n’appartient plus seulement aux chrétiens. La tendance est-elle nouvelle?
Elle s’est accélérée ces dix dernières années. La célébration de Noël s’est chargée d’autres références, de nouvelles valeurs, où la référence au christianisme est de moins en moins présente. Cette évolution est très nette.

Les Eglises chrétiennes doivent-elles s’en inquiéter?
On peut le regretter, mais c’est un fait. Les Eglises chrétiennes doivent plutôt se demander comment profiter de cette période de rassemblement, où l’on manifeste l’envie de fêter ensemble, pour s’y associer. Pour les réformés, par exemple, c’est l’occasion, pas si fréquente, de laisser un peu le côté austère et intellectuel pour davantage de sensibilité et d’émotion. Il est intéressant de montrer que les valeurs de l’Evangile, le partage, la générosité, la trêve, correspondant aux aspirations d’aujourd’hui.

Et vous, comment le vivez-vous?
Le théologien réformé que je suis se dit que Noël est bien le jour où je n’ai pas envie de me disputer avec Dieu… Je retrouve l’enfant qui est en moi, je laisse de côté ma faculté d’analyse pour m’émerveiller, me laisser aller. Mes souvenirs de Noël, chez moi à Serrières, à deux pas de la chocolaterie Suchard, sont faits de chocolat, de vin chaud, de chants de Noël, de neige qui tombe. Cela a aussi fait ce que je suis aujourd’hui, m’a incité à réfléchir sur ces traditions, à fréquenter les églises.

C’est un sentiment partagé?
Je suis convaincu que ce besoin de réconfort, d'amitié, d’affection, qui correspond à cette période de l’année, n’a pas changé. Nous sommes dans la mémoire collective.

Les temps tourmentés que nous vivons le renforcent-ils?
Il faut se rappeler que Dieu s’incarne dans un bébé juif, qui naît d’une fille-mère, dans une étable, dans une situation d’exil. Ce Dieu n’est pas celui qui justifie toutes les violences, il est au contraire l’incarnation de la faiblesse, de la vulnérabilité. L’histoire de Jésus est elle-même un «matrimoine», un récit emprunté à d’autres traditions plus anciennes, puis adapté. Lorsqu’il est devenu religion d’Etat, le christianisme a oublié cette humilité. On peut dire, comme Christian Bobin (L’Homme qui marche, Ed. Le Temps qu’il fait, 1998), qu’on est au mieux à la suite de Jésus, ou qu’il est toujours là où on ne l’attend pas. S’il naissait aujourd’hui, serait-il bébé rom sur le parvis de Saint-Laurent? Ce récit nous incite à l’ouverture.

Noël est aussi une cène, non?
Bien sûr. C’est une fête, et le repas – en famille – la symbolise le mieux, parce qu’on peut partager, se dire les choses. Il n’y a pas une seule manière de fêter Noël à table, cela varie selon les cultures. Mais certaines constances demeurent: des menus riches, de quantité et de qualité supérieures, où l’on sert des ingrédients de prix, et souvent, du moins en Occident, qui ont un trait d’Orient: les épices comme la cannelle ou la muscade, dont on devine la filiation avec les mages.

Et la place de la volaille?
Si l’on voulait théoriser, on dirait que le Saint-Esprit est représenté par une volaille, mais c’est aller chercher trop loin. Il y a à la fois la saisonnalité, qui impose la dinde, ou l’oie (à Madagascar, par exemple), et l’aspect pratique. La volaille cuit au four, ce qui laisse à l’hôte le temps de soigner ses invités. Au Québec, on cuit longuement des gâteaux à la viande.

N’y a-t-il aucune symbolique?
Si, dans quelques plats et traditions. Celle du vin chaud qu’on sert après la messe ou le culte de minuit, après la veillée de Noël. Les treize desserts de Noël provençaux sont un autre bon exemple. Treize, comme Jésus et les douze apôtres – ce qui fait le lien avec Pâques, où l’agneau est à la fois un symbole et un élément saisonnier. Ces treize desserts regroupent six fruits, trois d’ici (la pomme, la poire et le coing, en pâte ou en confiture) et trois exotiques (la mandarine, l’orange et la datte). Du reste, la datte est un fruit sacré dans le Coran, car Marie y accouche sous un palmier et reprend des forces en mangeant des dattes… A propos d’arbre, la bûche de Noël est aussi un symbole, celui du sapin.

Nous revoilà en plein paganisme!
Plus ou moins. Encore une manifestation de ce que j’appelle le «matrimoine»! Le premier sapin de Noël attesté date de 1600, à Sélestat, en Alsace. C’est l’intégration d’une tradition nordique, scandinave et allemande, le symbole de la vie qui perdure pendant l’hiver, la renaissance, l’arbre d’Eden, la croix de mort du Christ qui renaît à la vie. Ces sapins étaient publics, avant que les Anglo-Saxons n’inventent, pour ainsi dire, l’avènement de Noël à la maison. (24 heures)

Créé: 24.12.2015, 09h12

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