Procréation: «Congeler ses ovules est une mesure préventive»

SantéRené Frydman, père scientifique du premier bébé-éprouvette français, était à Genève. Interview.

René Frydman: «On se dirige vers une autonomisation de la femme en matière de reproduction.»

René Frydman: «On se dirige vers une autonomisation de la femme en matière de reproduction.» Image: Reuters

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La santé reproductive craint pour son avenir. L’infertilité touche de manière égale les hommes et les femmes, la qualité du sperme devient «critique», le nombre de spermatozoïdes a baissé de moitié en cinquante ans et on enfante toujours plus tard alors que la fertilité baisse dès 35 ans. Conséquence: en dix ans, le recours à la procréation médicalement assistée (PMA) – ensemble des techniques médicales permettant la procréation en dehors du processus naturel – a doublé. Chaque année en Suisse, près de 4000 couples y recourent. La PMA permet désormais de mettre au monde chaque année quelque 2000 bébés, selon l’Office fédéral de la statistique. La science aide à concevoir, elle permet aussi de «retarder» les effets de l’horloge biologique: en Suisse, de plus en plus de femmes font congeler leurs ovules, même si la pratique est onéreuse et invasive.

La procréation n’a cessé d’évoluer et sa constante mutation entraîne des questions éthiques qui font débat. Cette thématique était au cœur d’un débat organisé mercredi par la Fondation Brocher, à Hermance. Il a réuni le professeur François Ansermet, qui a été chef du Service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), ainsi que René Frydman, gynécologue-obstétricien et père scientifique du premier bébé-éprouvette français en 1982, aujourd’hui consultant à l’hôpital Foch à Paris. Ce dernier a également accouché le premier bébé issu d’un embryon congelé en 1986 et a été chargé de mission au Ministère de la santé en 1992. Entretien avec cette sommité française.

Les femmes font des enfants toujours plus tard, alors que leur fertilité baisse dès 35 ans. La congélation des ovocytes est-elle une mesure préventive?

C’est la principale mesure préventive. La France, contrairement à la Suisse, n’autorise la congélation qu’en cas de PMA, de maladies susceptibles d’altérer la fertilité et en cas de don d’ovocytes. Il faut changer cela et donner plus de liberté aux femmes. Il n’y a pas, sur le fond, d’arguments pour s’opposer à cette pratique. C’est un choix personnel qui existe chez l’homme, avec la congélation du sperme. Face à toutes ces nouvelles techniques, il faut seulement se poser la question du préjudice, si la pratique est délétère pour quelqu’un. À mon sens, elle ne l’est pas plus qu’une fécondation in vitro. Par contre, il est vrai qu’il faut préciser des modalités d’application. À partir de quel âge prélever, jusqu’à quel âge implanter, etc.

La congélation est encore critiquée dans la société. Comment l’expliquer?

La procréation a connu une longue évolution, depuis la contraception à l’interruption volontaire de grossesse et l’accès à la fécondation in vitro (FIV). On se dirige vers une autonomisation de la femme en matière de reproduction et l’un des derniers carats est le fait de pouvoir décider de ne pas avoir d’enfant et le moment d’en vouloir. Dans une société historiquement machiste, c’est difficile à accepter.

Le don d’ovocytes est encore trop confidentiel selon vous. Il est interdit en Suisse, alors qu’on peut donner son sperme. Une ineptie?

Ce n’est pas un acte anodin et il faut laisser le choix. Mais il faut davantage informer, le sujet est encore trop tabou. Nous devons favoriser au maximum l’accès à cette possibilité à celles qui le souhaitent. Car la demande est importante: en France par exemple, le nombre de demandeuses est estimé à 8000. Comme pour toutes les techniques de PMA, il faut limiter et être guidé par une question: est-ce délétère?

Vous êtes favorable à l’élargissement de la PMA pour les femmes célibataires et les couples d’homosexuelles. Que répondez-vous à ceux qui s’inquiètent que des enfants grandissent sans père?

Ce n’est sans doute pas l’image familiale idéale programmée par beaucoup. À nouveau, il faut se demander si cela est délétère. De nombreuses études montrent que non, qu’un enfant élevé par deux femmes ne présente pas de difficultés particulières. Des familles se séparent, se recomposent, sont monoparentales, hétéros ou homosexuelles: c’est une évolution de notre société.

Depuis 2017 en Suisse, l’analyse génétique de l’embryon, ou diagnostic préimplantatoire (DPI), n’est plus seulement réservée aux couples porteurs d’une maladie grave. Ceux qui ne parviennent pas à procréer naturellement peuvent aussi y recourir. Une ouverture nécessaire?

Oui. 60% des embryons obtenus par fécondation in vitro ne s’implanteront pas. Le DPI permet de montrer quels embryons sont susceptibles de se développer. Ce n’est certes pas la panacée mais cela évite de congeler inutilement des embryons et d’implanter ceux qui n’ont aucune chance de se développer. La France est en retard, elle interdit cette pratique sauf pour les couples pouvant transmettre une maladie génétique à leur enfant. C’est une aberration. Nous sommes trop souvent obligés d’envoyer nos patients en Espagne, en Belgique…

Peut-on élargir l’utilisation du DPI sans craindre des dérives eugénistes? Des pays, dont les États-Unis, s’en servent pour sélectionner le sexe du bébé…

Il y a bien sûr des limites à poser. Utiliser d’autres critères que la possibilité pour l’embryon de se développer ou la transmission d’une maladie est une déviance.

Vous êtes hostile à la GPA (gestation par autrui). Pourquoi condamner cette pratique?

Le principe d’utilisation d’un corps est contraire à l’éthique, c’est une aliénation de la femme. Elle et l’enfant font l’objet d’un commerce, c’est intolérable. Je peux comprendre le couple qui souhaite à tout prix avoir un enfant mais on ne peut pas y répondre de n’importe quelle façon.

On parle beaucoup des moyens pour aider les femmes à avoir des enfants. Mais que fait-on pour aider les hommes célibataires ou en couple?

Pas grand-chose… La médecine ne peut pas répondre à toutes les situations. Le recours à une mère porteuse et la commercialisation de son corps sont à prohiber, en revanche rien n’interdit les relations bisexuelles.

Comment voyez-vous la procréation dans cinquante ans? Des couples en majorité infertiles et des bébés conçus uniquement en laboratoires?

Il y a beaucoup de points d’interrogations. Très probablement une augmentation de la commercialisation des corps et des modifications génétiques qui ne correspondent pas à une lutte contre des affectations mais seulement à des désirs des parents. Il y a clairement un risque de déshumanisation de la procréation. Mais je crois en les progrès de la médecine et en l’adaptation éclairée de la société. Pour preuve, on n’a jamais autant parlé de l’éthique et des limites à mettre qu’aujourd’hui.

Créé: 22.06.2019, 16h16

Que dit la loi en Suisse, de la PMA au DPI

La procréation médicalement assistée (PMA), comme la fécondation in vitro et toute autre technique de procréation en dehors du processus naturel, est autorisée seulement pour les couples hétérosexuels. La technique ne garantit pas des résultats à 100%: en 2016, selon l’Office fédéral de la statistique, une PMA aboutissait à une grossesse pour un peu plus de 4 femmes sur 10.

La congélation des ovocytes est autorisée en Suisse. Le but: garder des ovules de réserve pour tenter de concevoir une fois que la fertilité aura baissé à cause de l’âge ou aura été altérée à la suite d’un traitement médical (chimiothérapie). Le temps de congélation est de dix ans.

Le diagnostic préimplantatoire (DPI)consiste à analyser le patrimoine génétique d’un embryon obtenu par fécondation in vitro, avant sa transplantation dans l’utérus. Ce procédé est autorisé dans deux cas seulement en Suisse, et ce depuis 2017. D’une part, pour les couples porteurs d’une maladie héréditaire grave. Le DPI permet alors de sélectionner des embryons qui ne sont pas porteurs d’une prédisposition à une maladie grave. D’autre part, la technique est permise pour certains couples qui ne peuvent pas procréer par voie naturelle. Le DPI offre la possibilité de détecter les anomalies du nombre de chromosomes (aneuploïdie) de l’embryon, avec comme objectif d’optimiser les chances de grossesse et de diminuer les risques de fausse couche. Cette pratique n’est pas autorisée en France.

Le don de sperme n’est pas anonyme, il n’est pas remboursé par l’assurance de base et est réservé aux couples mariés.

La loi suisse n’autorise pas le don d’ovules, le don d’embryons ni le recours aux mères porteuses.

L’assurance maladie de base prend en charge l’insémination artificielle intra-utérine (fécondation artificielle par injection de spermatozoïdes directement dans la matrice) mais se limite à trois tentatives au maximum. La fécondation in vitro suivie d’un transfert d’embryon n’est, par contre, pas remboursée par la LAMal. Cette prestation est onéreuse, de l’ordre de 8000
à 10 000 francs. A.T.

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