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À la promenade Gilles, le poète regarde pousser la pimprenelle

Tout l’été, 24 heures part à la rencontre des œuvres de Lausanne Jardins et des lieux qu’elles ont investis.

La première représentation de «La grande pimprenelle», avec Anne-Sophie Rohr Cettou et Sophie Pasquet Racine, a eu lieu le 23 juin parmi les fleurs de l’installation.
La première représentation de «La grande pimprenelle», avec Anne-Sophie Rohr Cettou et Sophie Pasquet Racine, a eu lieu le 23 juin parmi les fleurs de l’installation.
PATRICK MARTIN

Pendant la belle saison, l’amphithéâtre de la promenade Jean-Villard-Gilles est très prisé des petits groupes de jeunes gens buvant des bières ou fumant des cigarettes qui font rigoler. Pas sûr, à entendre le heavy metal ou le rap qui jaillit de leurs enceintes portables, qu’ils soient les plus grands fans de l’homme dont l’espace porte le nom. L’intéressé ne s’en serait pas offusqué: poète, chansonnier, écrivain, comédien, le Vaudois (1895-1982) taquinait tous les arts et faisait de l’irrévérence son fonds de commerce.

Pour la durée de Lausanne Jardins, cet espace vert reliant l’avenue du Théâtre et la rue du Midi, le long des miroirs de l’Opéra, accueille une installation baptisée «La grande pimprenelle». Un vaste rond de fleurs indigènes pousse librement au centre de l’amphithéâtre, cerclé d’une tablette de métal dorée. Cette dernière raconte l’histoire d’une pièce qui sera jouée là tout au long de l’été*. Derrière cette œuvre, on trouve un trio de femmes. «Au début, on s’est dit que ce parc, qui date des années 80, avait quelque chose de très rigide», évoque Helen Wyss, coauteure du projet avec l’architecte paysagiste Johanna Ballhaus. «Il y a ce gazon, cet amphithéâtre un peu propret… Mais le lieu est aussi très métaphorique, avec ce petit chemin qui serpente depuis l’amphithéâtre. Depuis en haut, on dirait la Venoge de Gilles qui se jette dans le lac.»

Hommage à la friche du passé

Fribourgeoise d’origine vivant actuellement à Naples, cette architecte et historienne a lu et écouté beaucoup de Gilles depuis qu’elle s’est lancée dans l’aventure Lausanne Jardins, «pour s’inspirer». Car, dans ce jardin, rien n’est le fruit du hasard. «Toutes les plantes sont des vivaces indigènes, élabore Helen Wyss. Sachant que le lieu a été longtemps une propriété en friche, on a voulu y replanter la flore locale, celle qui aurait poussé en premier ici quand la nature reprenait ses droits.»

Une friche, ce lieu? Un petit plongeon dans les archives de la presse locale permet de se rendre compte qu’il a vu le jour dans la tourmente. En 1870, la parcelle est acquise par le photographe Édouard de Jongh, qui s’installe là «parmi les vignes et les jardins», selon la «Feuille d’Avis de Lausanne», qui retrace la saga un siècle plus tard. Son fils Francis y installe un atelier à succès, que fera encore fleurir Gaston, 3e représentant de cette dynastie de l’argentique. C’est à la retraite de ce dernier, en 1964, que les choses se gâtent. Si la pérennité du riche fonds photographique est garantie – il devient propriété de l’État –, l’avenir de la parcelle déchaîne les passions. Les nouveaux propriétaires parlent d’en faire un parking, un centre commercial, une barre d’immeuble… Tollé parmi la population et les politiques. La Commune veut la racheter, mais le prix est jugé trop élevé. Il faudra des années, au cours desquelles elle deviendra «une véritable jungle», selon «24 heures» du 7 février 1979, avant qu’un arrangement ne soit trouvé.

La promenade sera finalement inaugurée en septembre 1981, puis dédiée au poète l’été suivant, quelques mois après sa mort. «Gageons qu’il s’y sentira bien, au pied du théâtre et à l’ombre du Coup de soleil (ndlr: son cabaret de la rue de la Paix) que jamais on n’oubliera», s’émeut la «Gazette de Lausanne» du 9 septembre 1982. La statue représentant le poète aux côtés de ses célèbres «Trois cloches» chantées par Édith Piaf sera quant à elle érigée en 1993. Elle a pu être financée grâce au travail d’un groupe d’amis du chanteur.

Pour rendre hommage à la fois à ce passé de friche et à la vocation artistique du lieu, «La grande pimprenelle» s’accompagne donc d’une création théâtrale. L’histoire, racontée et mise en musique par deux comédiennes, compte seize protagonistes végétaux et suit les pérégrinations sentimentales de la fleur-titre. «Il avait d’abord été question d’un monologue, raconte Viviane Aebi, enseignante à Fribourg et auteure du texte. Mais toutes ces plantes – centaurée scabieuse, digitale pourpre, grande astrance – ont leur propre personnalité, liée à leurs caractéristiques, à leur période de floraison. On a voulu rendre ça dans un récit.»

Lors de la première représentation, les fleurs, plantées en avril, n’en imposaient pas encore beaucoup. Le printemps froid, les orages n’ont pas été tendres. Elles ont depuis gagné de la superbe et continueront de pousser, sous l’œil du poète, tout l’été.

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