Trop rêver pourrait devenir une maladie

SociétéDes chercheurs, entre autres de L’UNIL, veulent faire reconnaître la rêverie compulsive comme trouble pathologique.

Pour certaines personnes, le rêve éveillé devient une addiction qui peut occuper jusqu'à 60% de leur journée.

Pour certaines personnes, le rêve éveillé devient une addiction qui peut occuper jusqu'à 60% de leur journée. Image: LIONEL PORTIER

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Ils sont éveillés mais ils rêvent. Une tâche ennuyeuse ou une conversation laborieuse, et hop, ils s’évadent dans leur monde. Jusque-là, rien de très surprenant. Mais parfois, l’activité onirique devient une pratique quotidienne qui dure des heures. Jusqu’à 60% du temps d’éveil selon un groupe de chercheurs des Universités de Lausanne, de Haïfa (Isr.) et de Fordham (USA). Ils ont mené l’enquête sur la rêverie éveillée compulsive – plus connue sous le nom de maladaptive daydreaming – auprès de 447 personnes dans le monde anglo-saxon, contactées via des groupes de soutien sur Internet.

Après cette première étude systématique, les auteurs en lanceront une autre à la fin septembre dans les pays francophones et germanophones, et notamment en Suisse. Selon les chercheurs, les rêveurs compulsifs «développent comme un deuxième monde imaginaire, qui les accompagne depuis l’enfance et qui s’étoffe au fil du temps», détaille Daniela Jopp, professeure associée à l’Institut de psychologie de l’UNIL. Il s’agit parfois d’un univers très construit, avec de multiples personnages. Mais, contrairement aux personnes atteintes de schizophrénie, le rêveur intempestif est conscient que la production de son esprit n’est pas réelle.

Inspiration créative

La rêverie compulsive peut s’avérer une grande source d’inspiration pour les personnalités créatives. Ainsi, l’Anglaise Alma Deutscher, brillante compositrice d’opéra de… 10 ans, raconte avoir dans sa tête cinq compositeurs qui l’aident à écrire sa musique. Mais cet état de rêverie s’avère le plus souvent problématique: «La personne va vouloir passer de plus en plus de temps dans ce monde et, honteuse de s’adonner à sa rêverie, elle finit par s’isoler», détaille la spécialiste. Si une minorité arrive à circonscrire cette activité, par exemple à une heure dans la journée, beaucoup peinent à résister à l’appel et se retrouvent dans leur univers au lieu de manger, ou même de dormir! «Cela finit par devenir une addiction qui peut compromettre les études ou le travail», avance la professeure.

D’autant que la tentation survient souvent si le rêveur subit des difficultés ou un état de stress: «Les personnes interrogées décrivent imaginer le plus souvent un monde où tout va mieux que dans leur vie. Un univers parallèle où ils sont des stars, ou ont un partenaire idéal.»

«Diagnostics erronés»

Les chercheurs plaident pour faire reconnaître la rêverie compulsive comme un trouble psychopathologique, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, où le problème est le plus souvent traité comme un symptôme lié à une autre maladie. «Souvent, ces personnes sentent bien que quelque chose ne va pas. Elles vont consulter pour obtenir de l’aide, et sont victimes de diagnostics erronés, tels que schizophrénie ou trouble de l’attention. Faire reconnaître ce trouble permettra de mettre au point des approches de traitement utiles pour gérer le quotidien», plaide Daniela Jopp. Pour cette nouvelle étude, l’outil de dépistage développé par les chercheurs vient d’être traduit en français et en allemand. «Cela va aider à déterminer la fréquence de ce trouble aussi en Suisse.»

Pour l’heure, faire de la rêverie compulsive un trouble à part entière ne convainc pas tout le monde. A chaque parution du DSM, bible de la société américaine de psychiatrie, la propension à multiplier les pathologies est dénoncée. Ainsi, Eric Bonvin, directeur général de l’Hôpital du Valais et psychiatre, relève qu’il «est un peu délicat de faire de la rêverie éveillée un diagnostic. Il y a des personnes qui ont ce type de difficulté, mais elles peuvent être aidées pour mieux l’intégrer à leur vie, notamment par l’hypnose. Il est plus important d’accompagner le patient, en tenant compte de sa singularité, que de lui coller une étiquette diagnostique.» (24 heures)

Créé: 11.09.2016, 21h04

«J’avais tout le temps à l’esprit un casting imaginaire»

Témoignage Jayne Bigelsen, diplômée de l’Université de Fordham, a collaboré avec l’équipe de chercheurs qui a étudié la rêverie compulsive. Son intérêt pour le sujet est venu de son expérience personnelle. C’est d’ailleurs par elle que Daniela Jopp, alors professeure assistante à Fordham, a entendu parler de ce trouble pour la première fois. Jayne Bigelsen souffre de rêverie compulsive depuis l’enfance. Petite, l’Américaine passait des heures à tourner sur elle-même dans son jardin et à inventer de nouveaux scénarios pour ses émissions télévisées préférées.



«A ce moment-là, ce n’était pas vraiment un problème, raconte-t-elle, juste quelque chose que je faisais quand je m’ennuyais. Mais plus tard, quand j’ai compris que je pouvais m’adonner à la rêverie sans tourner sur moi-même, et donc le faire à tout moment, même en classe ou avec des amis, j’ai perdu le contrôle. J’étais consciente de ce qui était réel et de ce qui ne l’était pas, mais j’avais en permanence un casting imaginaire à l’esprit. C’était épuisant et difficile d’être présente dans l’ici et maintenant.» Après s’être vue prescrire des médicaments suite à un diagnostic erroné de trouble obsessionnel compulsif, elle a aujourd’hui appris à contrôler ses rêveries.

Parmi les témoignages recueillis par les chercheurs, un participant à l’étude raconte que ses rêveries impliquent un personnage principal et une dizaine de figures secondaires. «J’ai dans ma tête une saga multigénérationnelle très détaillée. Je peux passer toute une matinée à revisiter mes scènes préférées et à les perfectionner. Certaines sont plus excitantes ou plus réconfortantes que d’autres, ça dépend de mon besoin affectif du moment. Je choisis selon mes envies. D’autres fois, ce monde parallèle semble se créer de lui-même.»

Contact

Pour participer à l’étude ou témoigner, écrire à MaladaptiveDreams@gmail.com

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