Les peuples arctiques s’arriment à la modernité

Grand NordNomades et chasseurs-cueilleurs adoptent, à leur façon, un équilibre entre traditions et vie globalisée.

A la rencontre des Nénètses et des Dolganes. Vidéo: Laureline Duvillard et Julie Kummer


Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Comment Nénètses, Dolganes ou Iñupiat composent-ils avec la réalité? Ces peuples arctiques réussissent-ils à maintenir leurs traditions? Nomades ou chasseurs-cueilleurs sont-ils solubles dans la civilisation numérique? Faut-il d’ores et déjà les inscrire sur une liste rouge d’humains en voie de disparition? Nos contacts avec eux ne permettent pas de répondre de manière péremptoire. Mais fruit de nos regards multiples, voici quelques pistes entre récits et ressenti.

«Euro-Nénètses» de l’ouest sibérien

A l’ouest de la Sibérie, les Nénètses sont devenus des «Euro-Nénètses». A la périphérie du vaste territoire couvert par cette ethnie, la russification a fait son œuvre, semble-t-il, sans contraintes ni violences particulières – même si certaines régions exploitables par l’industrie des énergies fossiles ont pu conduire à l’expulsion de quelques communautés. Le principal facteur d’acculturation vient de l’obligation, pour les enfants, de suivre les programmes scolaires, ce qui les conduit dans des internats où ils s’habituent à la culture (et au confort) moderne. Jusque dans les années 1990, les Nénètses n’étaient pas répertoriés au registre civil et n’étaient pas astreints au service militaire. Ceux que nous avons rencontrés jouissent de centres culturels et ont le droit de pratiquer leurs rites, même si ces coutumes disparaissent progressivement. La population de moins de 40 ans ne parle souvent plus la langue.

Dans nos échanges via un traducteur, certains thèmes dérangeant – comme la conversion à l’orthodoxie de certains Nénètses dont on peine à mesurer la sincérité ou le calcul politique – ont été abordés en toute liberté.

Si tout n’est pas rose pour eux, en déséquilibre entre tradition et adaptation au monde contemporain (par endroits, l’alcoolisme peut être un problème), les Euro-Nénètses semblent maîtriser le rythme de leur transformation ethnique et sociale. Certains représentants, nostalgiques de leurs coutumes disparues, repartent régulièrement plus à l’est dans des communautés plus traditionnelles, tandis que d’autres se fondent sans problème dans la société russe d’aujourd’hui.

Nénètses de la péninsule de Yamal

Ces Nénètses vivent toujours en nomades avec leurs troupeaux de rennes. Au fond de l’image se détachent le toit de leurs tchoums. Image: Florian Cella

En survolant l’immensité de la toundra de la péninsule de Yamal, on aperçoit des campements nénètses éloignés les uns des autres. Chacun compte une brigade d’une trentaine de personnes et un troupeau de rennes. Depuis Yarsale, ville la plus proche où les enfants sont scolarisés dans des pensionnats subventionnés par l’Etat, on ne peut s’y rendre qu’en hélicoptère.

Pour ceux qui ne restent pas en ville après leurs études, la vie nomade reprend son cours. L’habitat, l’occupation, les croyances animistes et l’alimentation ont peu changé depuis des siècles, même si le contact des Russes a apporté son lot de changements. Si le poêle au centre de la tchoum (tipi) ne détonne pas, le maillot rouge de Messi du garçon sur un traîneau tiré par des rennes est plus détonnant. Tout comme le smartphone d’une de ses amies qui immortalise sa course. La génératrice installée près des paquetages (à charger sur les traîneaux lors de la transhumance), la télévision satellite près de laquelle dort un bébé renne… tout cela a été intégré sans difficulté à la vie quotidienne des Nénètses. Mais la tentative d’utiliser des Pampers s’est soldée par la mort de certains rennes ayant tenté d’en manger une fois jetés dans la nature.

Les traditions régissant la vie sociale sont restées vivaces. Les nombreux interdits imposés aux femmes, notamment, sont maintenus. Comme femme, nous n’avons pu accéder au groupe qu’à travers les femmes. Comme le traducteur était masculin, il a été très difficile de communiquer autrement que par les gestes, les regards et les sourires. Certaines de nos questions sont donc restées sans réponse.

Dolganes de la région de Taïmyr

Les Dolganes de Zhdanikha sont devenus sédentaires. Image: Sébastien Féval

Dans la péninsule de Taïmyr, les Dolganes ont pour la plupart abandonné les tchoums et l’élevage de rennes. Ils se sont quasi tous sédentarisés. Combien d’entre eux pratiquent encore la transhumance dans la toundra? Personne ne le sait, mais tous s’accordent à dire que leur mode de vie est en pleine mutation.

Dans les petits villages des environs de Khatanga, la motoneige remplace désormais le traîneau, les smartphones ont fait irruption et les habits traditionnels sont réservés à des occasions spéciales. Et partout, le maintien de la langue dolgane, garante de toute une culture orale, représente un enjeu pour les générations futures. Reste que les Dolganes n’ont pas pour autant sacrifié leurs traditions et croyances. Dans le hameau que nous avons visité, les jeunes hommes sont très tôt initiés à la chasse et à la pêche, qui sont leurs principales sources de revenu. Les animaux tués sont utilisés pour leur viande, mais aussi pour la confection de vêtements et d’artisanat local. Rien ne se perd. De manière générale, les croyances animistes et chamaniques sont encore très présentes, même si selon nos interlocuteurs il n’existe plus de chaman. L’ours est un animal, par exemple, qu’il ne faut tuer qu’en cas de dernier recours, sous peine d’une malédiction sur toute la famille.

Les Dolganes rencontrés étaient très heureux de recevoir un groupe d’étrangers s’intéressant à leur culture. Ils ont mis un point d’honneur à nous présenter un pan de leur folklore. Nous avons eu davantage de peine à aborder des thèmes plus délicats, comme leur sédentarisation, l’évolution de leur mode de vie et leurs sources de revenu, dont la chasse à l’ivoire de mammouth. En cause? La barrière de la langue, mais aussi le peu de temps passé à leurs côtés. Leur sens de l’accueil dictant de ne pas partager aux étrangers de passage les facettes plus sensibles de leur histoire. En repartant, une seule certitude, rien ne se passe jamais comme on l’imagine.

Iñupiat du Nord de l’Alaska

En Alaska le rapport à la modernité s’inscrit dans la réalité américaine. Il est donc possible à Barrow, capitale du monde iñupiaq, de manger un mauvais burger de saumon. Impossible par contre de dénicher du ragoût de morse ou de la baleine à moins de se faire inviter chez des privés. Reste que la chasse de subsistance est toujours considérée comme un acte s’inscrivant dans la tradition. La petite ville compte plusieurs supermarchés et un établissement universitaire.

Seuls les grands anciens ne parlent pas ou refusent de s’exprimer en anglais. L’accent des autres peut sonner très hermétiquement à nos oreilles européennes. Si les danses indigènes proposées par le Musée local appartiennent au tourisme, elles ont le mérite de maintenir publiques gestes et paroles ancestrales. Le contact avec musiciens et danseurs montre qu’ils tiennent à leurs coutumes. Et des jeunes, étudiant à Fairbanks, fréquentent des sociétés axées sur la tradition.

Impossible d’aborder un autochtone en lui demandant s’il chasse la baleine ou pratique le chamanisme. La stigmatisation produit des effets durables. «Les esprits n’aiment pas la place publique», comme l’écrit Jean Malaurie. Et lorsque vous vous adressez aux scientifiques œuvrant pour le compte des autorités locales, ils vous renvoient à des pratiques fort vaudoises exigeant, avant de vous répondre, l’autorisation des supérieurs…

Peut-on dire Esquimau à un Iñupiat ou est-ce politiquement incorrect? Question posée à un homme bien mûr portant sur son blouson la mention de la commission baleinière d’Alaska: «Je suis Esquimau», nous a-t-il dit répondu avec drôlerie et humour. (24 heures)

Créé: 27.08.2016, 09h10

Témoignage

Le jour ou j'ai perdu ma fille dans l'incendie

akjésdklfjaélskdjf

Articles en relation

A Barrow, les Iñupiat chassent toujours la baleine boréale

Grand Nord Rencontre avec un capitaine et l'esprit des grands mammifères, sur fond de mer avec glace dérivante. Plus...

Les rennes des Nénètses, rois de la toundra

Grand Nord Transhumant à travers les plaines sibériennes, le peuple nénètse vit principalement de l’élevage de rennes, ressource essentielle. Plus...

Immersion dans la vie d’une brigade nomade

Grand Nord Près du lac de Yarato, une trentaine de Nénètses nous ont accueillis chez eux. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.