L’anorexie et la boulimie touchent aussi les hommes

SantéEtiquetés «maladies de femmes», ces troubles existent au masculin. Explications.

Sur les podiums, les mannequins femmes n’ont pas l’exclusivité de la maigreur. Ici le défilé printemps-été 2014 signé Yves St-Laurent.

Sur les podiums, les mannequins femmes n’ont pas l’exclusivité de la maigreur. Ici le défilé printemps-été 2014 signé Yves St-Laurent. Image: GETTY

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Les hommes aussi souffrent de désordres alimentaires. L’anorexie s’accorde au masculin dans un cas sur dix, la boulimie dans un cas sur trois. Ces maux seraient encore largement sous-diagnostiqués. Car un garçon qui maigrit ou grossit, même de manière excessive, inquiète moins qu’une fille. Mais la situation change.

«Il y a cinq ans, les cas diagnostiqués étaient exceptionnels. Aujourd’hui ça reste peu fréquent mais leur nombre augmente, car le monde médical les repère mieux. Il y a d’ailleurs une effervescence sur ces sujets dans la littérature spécialisée», remarque Sandra Gebhard, responsable médicale du Centre vaudois anorexie boulimie au CHUV. «Les outils diagnostiques ont aussi été adaptés. L’absence de menstruations a ainsi disparu de la description des symptômes de l’anorexie», relève Alessandra Canuto, psychiatre spécialisée dans les troubles du comportement alimentaires aux HUG (Hôpitaux universitaires de Genève). De plus en plus d’hommes savent que ces maladies existent au masculin et viennent consulter. Si l’âge le plus touché est de 12 à 25 ans, les médecins voient aussi arriver des plus de 40 ans.

Obsession des muscles
Si les femmes visent la minceur, les hommes qui souffrent d’anorexie souhaitent avant tout prendre du muscle. Pour les deux sexes, la pression sur l’image du corps s’est accrue ces trente dernières années. «L’homme aussi s’est de plus en plus dénudé», observe Sandra Gebhard.

Crèmes amincissantes pour le ventre, liposuccion des poignées d’amour ou cures minceur développées pour les messieurs ont donc logiquement fait leur apparition. Weight Watchers (qui compte en Suisse 5% d’adhérents hommes) a ainsi lancé il y a quelques années outre-Atlantique la campagne: «Lose like a man» (Perdre comme un homme), avec comme égérie des stars comme le golfeur Charles Barkley. En parallèle, la tendance à des corps masculins de plus en plus fins a notamment envahi les podiums. En 2013, le styliste Hedi Slimane avait défrayé la chronique en faisant défiler pour Dior des hommes faméliques.

Plus que l’anorexie, la boulimie est influencée par le paradoxe du monde contemporain: «On vous incite en permanence à consommer et dans le même temps, il n’y a jamais eu autant de pression pour rester mince», relève Sandra Gebhard. La spécialiste décrit le cercle infernal: «Souvent, avant la boulimie, la personne se soumet à une véritable tyrannie diététique. Puis elle craque et mange à outrance. Elle se sent alors coupable et va faire tout ce qu’elle peut pour se rattraper, en s’imposant de nouvelles restrictions, et ainsi de suite.»

Maladies aux causes multiples
Mais la dictature de la minceur est loin d’être seule responsable: «Les idéaux ont toujours existé, et tout le monde ne développe pas de désordre alimentaire pour autant, remarque Alessandra Canuto. Faire attention à sa ligne n’a rien de problématique. Il y a maladie lorsque la relation à la nourriture devient pathologique. Notre rôle est d’utiliser les symptômes du trouble alimentaire pour identifier une souffrance cachée.» Sophie Vust, psychologue et psychothérapeute à l’Unité multidisciplinaire de santé des adolescents au CHUV, précise: «La boulimie et l’anorexie sont des maladies, ça n’a rien à voir avec quelqu’un qui veut juste perdre du poids. Les causes sont multifactorielles. Les troubles viennent d’abord d’un défaut d’estime de soi. Le contexte actuel obsédé par le corps, la jeunesse et la santé, vient se greffer sur ce terrain propice.»

La spécialiste interroge ainsi le bien-fondé des campagnes contre l’obésité: «Elles touchent toute la population alors qu’elles ne concernent qu’un groupe spécifique. Or il est très facile pour un adolescent déjà mal dans sa peau de prendre le message pour lui, et d’en faire la cible de son angoisse.» Sans avoir de réponse, elle et son équipe plaident pour une prévention bien en amont: «Il faudrait apprendre aux enfants à s’identifier à ce qu’ils sont et à ce qu’ils font, pas à leur apparence.» (24 heures)

Créé: 11.11.2014, 12h09

«Durant 15 ans je mangeais une fois par jour, le soir»

Bertrand (nom connu de la rédaction), 47 ans, revient de plus de quinze ans d’anorexie. Il raconte son calvaire au bout du fil, sous couvert d’anonymat. «Ça a commencé vers 9 ans, après des réflexions de copains d’école sur mon physique, alors que je n’avais pas de problème de poids. Je me suis dit que j’allais manger moins. A ce moment-là, j’ai aussi commencé à trouver injuste qu’ici on s’empiffre, alors qu’ailleurs des gens crevaient de faim.» Puis la gymnastique artistique et le mal-être de l’adolescence l’amènent à «se restreindre sur tout». A 18 ans, une hépatite contractée lors d’un pré-stage pour l’école d’infirmier le plonge dans le coma trois semaines. Son organisme se fragilise encore un peu plus. Devenu infirmier, il se lance à corps perdu dans le travail. «Je mangeais une fois par jour, le soir. Au travail, c’était facile de ne pas s’alimenter, il y avait assez à faire pour ne prendre que de petites pauses, juste pour boire quelque chose. Comme j’étais très performant, personne ne s’est inquiété de savoir si j’allais bien. Je me suis complètement renfermé sur moi-même, je n’avais plus de vie sociale et donc pas de comptes à rendre.»

Il vit ainsi durant plus de quinze ans, jusqu’à ce qu’il rencontre sa future femme. Très vite, le couple vit ensemble. «Je voyais bien que c’était compliqué, mais je refusais de consulter. La seule issue qui m’a paru possible a été de me laisser aller jusqu’à ce qu’on me prenne en charge.» Il descend jusqu’à 28 kg et, fin 2012, c’est l’arrêt cardiaque. «Les médecins pensaient que je ne m’en sortirais pas.» Il se remet malgré tout, est hospitalisé à l’hôpital Saint-Loup, où il suit le traitement de groupe du centre anorexie boulimie. Il est le seul homme mais qu’importe. «Depuis j’ai repris 20 kilos et réappris ce que vivre voulait dire. Je n’y serais pas arrivé sans ma compagne et sa famille. Et je suis vigilant: je suis suivi et pesé chaque mois.»

S’il avait été une fille, il imagine que son cas aurait été repéré plus vite: «Les hommes sont plus orgueilleux, et ne reconnaissent pas volontiers qu’il y a un problème. D’autant plus s'il s’agit d’une maladie dite féminine.» Son conseil: «Une personne qui commence à tout planifier pour éviter de manger doit se faire aider par des spécialistes, il n’est pas possible de se relever seul.»

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