Quand l’art rend la mort visible

Post mortemLe «dernier portrait» – peint puis photographié – est tombé en désuétude dans la seconde moitié du XXe siècle. Mais c'est un genre vieux comme le monde.

Le célèbre cliché de Nadar qui, en larmes, a saisi Victor Hugo sur son lit de mort à Paris en 1885, à la lumière du jour et des lampes.
Images: GETTYIMAGES

Le célèbre cliché de Nadar qui, en larmes, a saisi Victor Hugo sur son lit de mort à Paris en 1885, à la lumière du jour et des lampes. Images: GETTYIMAGES

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La Lausannoise Virginie Rebetez veut remettre au goût du jour la photographie funéraire, un art tombé en désuétude dans la seconde moitié du XXe siècle. Mais «la photographie funéraire est vieille comme le monde», rappelle la spécialiste du deuil Alix Burnand Noble.


À la mort de François Mitterrand, le 8 janvier 1996, si on ne s’en souvient pas forcément, le scandale était arrivé sur papier glacé! Avec la photo de l’ancien président sur son lit de mort publiée par l’hebdomadaire «Paris Match». Photo volée ou pas? Photo commanditée par le magazine? Une enquête (l’auteur n’a jamais été réellement identifié) et un procès ont suivi. Il a même été dit par l’un de ses biographes que Mitterrand lui-même, admiratif du cliché de Nadar saisissant Victor Hugo dans la même posture, n’aurait pas été forcément contre, voire peut-être même pour.

Au-delà du scandale, et c’est le rédacteur en chef photo de «Paris Match», Marc Brincourt, qui l’assurait au «JDD» il y a quelques années: «Mitterrand sur son lit de mort est une photo qui rentre dans l’histoire de la photographie.» En 2017, bis repetita avec la rumeur concernant un photographe qui tentait de vendre un cliché de Johnny Hallyday dans son cercueil: elle avait embrasé la Toile, elle ne s’est finalement pas matérialisée. Deux siècles plus tôt, c’est le portrait funèbre de Napoléon (1821) comme la mise en scène du dernier souffle du peintre Géricault (1824) qui se répandaient de façon virale! La peopolisation n’en était pourtant qu’à ses débuts…

Mais le «dernier portrait» – le Musée d’Orsay, à Paris, lui a consacré une exposition en 2002 – ne trouble pas toujours la paix de morts. Sans rembobiner l’histoire jusqu’à l’Antiquité, les XIXe et XXe siècles fournissent une belle collection, avant de voir le genre s’essouffler. Claude Monet avec Camille, son épouse et modèle, Ferdinand Hodler avec sa maîtresse Valentine Godé-Darel, dont il a suivi l’agonie de décembre 1914 à janvier 1915, certains artistes ont pris le pinceau pour tenter de retenir la vie, son image, leurs amours. Même si Monet s’en est voulu d’avoir réagi en artiste et d’avoir traité la dépouille de l’être cher (1879) comme un sujet de peinture.

En 1879, Claude Monet pleure Camille, son épouse décédée à l’âge de 32 ans.

Les artistes appelés au chevet de Victor Hugo (1885) étaient, eux, en mission commandée, l’histoire a même retenu qu’ils étaient douze! Une brochette de peintres, sculpteurs, graveurs, photographes pour donner la mesure du deuil et de l’hommage de la France à un monument de la littérature. Paul Nadar, fils du caricaturiste qui s’était emparé d’un nouveau médium, la photographie, racontera que son «père n’avait pas voulu transporter tout son matériel. Victor Hugo a été saisi à la lumière du jour et des lampes. Et ce cliché pris par mon père en larmes, c’est peut-être son chef-d’œuvre.»

L’Américain Man Ray n’avait jamais rencontré Marcel Proust avant de le photographier sur son lit de mort, en 1922.

Si l’arrivée de la photographie a «popularisé» le genre, les grands noms de l’histoire de l’art sont restés actifs comme l’Américain Man Ray qui a fait face à Proust à la veille de son enterrement, le 20 novembre 1922. Les deux hommes ne se connaissant pas, c’est Cocteau qui avait joué les intermédiaires et qui dira: «Ceux qui ont vu ce profil de calme, d’ordre, de plénitude n’oublieront jamais le spectacle d’un dispositif d’enregistrement incroyable qui s’est arrêté, devenant un objet d’art: un chef-d’œuvre du repos à côté d’un tas de cahiers où le génie de notre ami continue de vivre, comme la montre-bracelet d’un soldat mort.»

En 1963, c’est le photographe de plateau Raymond Voinquel qui installera ses objectifs dans la chambre mortuaire de Cocteau.

Créé: 01.11.2019, 16h41

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