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Les bancs se désirent à distance

Théoricien du paysage, Michael Jakob analyse ces «machines à forcer le regard» que la photographe Sophie Brasey découvre frappées par le Covid-19. Diagnostic.

Jardin Roussy, La Tour-de-Peilz, lundi 6 avril 2020.
Jardin Roussy, La Tour-de-Peilz, lundi 6 avril 2020.
Sophie Brasey
Quai Perdonnet, Vevey, dimanche 5 avril 2020.
Quai Perdonnet, Vevey, dimanche 5 avril 2020.
Sophie Brasey
Bains des Hommes, La Tour-de-Peilz, dimanche 12 avril 2020.
Bains des Hommes, La Tour-de-Peilz, dimanche 12 avril 2020.
Sophie Brasey
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Après avoir lu «Poétique du banc» (Éd. Macula), vous ne poserez plus jamais votre fessier sur ces sièges avec la même candeur. L’auteur, Michael Jakob, théoricien de l’espace urbain et professeur de littérature comparée, dit avoir compris beaucoup du monde en matant «ce petit indicateur passionnant, trop négligé». Depuis sa «campagne en ville» de Conches, l’érudit genevois observe déjà les effets politiques postcoronavirus. «Je vois les citadins fuir leurs chambrettes, chercher le banc pour s’évader à bon marché, leur dernier recours.» Lieu de désir à bécoter selon Brassens, ce «détonateur de rêveries» n’offre pas toujours de petites mines bien sympathiques. «Amour et violence, l’antagonisme règne aux deux bouts du banc. Voir ce regard qui chasse l’autre d’un territoire revendiqué pour soi seul. À combien de centimètres tolérer la respiration d’autrui? La crise crée un effet de loupe sur nos vieux réflexes humains. Manet ou Monet ont très bien peint ce lieu d’intersubjectivité. De nos jours, la gestion de ce partage sera forcément problématique et bientôt contrôlée.»

Peste, encore des règles autour d’un mobilier florissant dans la Toscane du XIIe siècle, quand les riches propriétaires l’adossent au pied de leurs palais par respect pour leur peuple? «Chaque fois que les urbanistes créent des bancs, c’est signe de sécurité, prospérité, temps à perdre. À l’inverse, les interdire par exemple dans des cités chinoises ou des villes françaises dirigées par l’extrême droite…» Le professeur Jakob soupire. «Les bancs permettent de lire l’histoire autrement.» Et de noter combien l’objet, a priori anodin, manipule le quidam. «Répondant à un besoin en apparence naturel, le banc fonctionne en machine à organiser le regard, pousse à contempler ou observer un morceau de paysage découpé selon une stratégie idéologique, tourisme pittoresque ou autre volonté politique. Rien de plus contraint que cette mise en scène cadrée, qui va exclure la déchetterie par exemple, inclure une vue unique, etc.»

Avec un humour docte, Michael Jakob précise n’avoir aucun banc «intime» mais «les aimer en tant qu’objets exigeant un maximum de réflexion». Ainsi du banc des mères de famille, face à l’île où repose Jean-Jacques Rousseau à Ermenonville (Oise), «où des centaines de milliers s’asseyent par seul souci mimétique d’adopter un point de vue télescopique sur le tombeau». Ou ce banc à Gênes, dans la villa Durazzo-Pallavicini, «qui ne s’axe pas sur le jardin sublime mais sur l’autoroute qui sabre la vue sur la mer. Il dit: «N’oublie pas!» De l’ironie intelligente sur l’urbanisation mortifère.» À méditer.

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