«À force de lier amour et sexualité, on rend les enfants confus»

EducationLa sexologue Jocelyne Robert donne des clés pour parler d’abus aux enfants.

La sexologue québécoise Jocelyne Robert  a consacré sa carrière à l’éducation à la sexualité.

La sexologue québécoise Jocelyne Robert a consacré sa carrière à l’éducation à la sexualité.

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Au tournant du XXIe siècle, la sexologue, auteure et conférencière Jocelyne Robert, spécialisée dans l’éducation à la sexualité, mettait déjà en mots le thème des agressions sexuelles expliquées aux enfants dans un ouvrage référence «Te laisse pas faire!». Presque vingt ans plus tard, le sujet n’est plus que jamais d’actualité et son livre vient d’être réédité. La Québécoise, qui a longtemps travaillé auprès d’adolescents abusés sexuellement, prône un discours sans langue de bois et invite les parents à développer une juste perspicacité. Coup de fil de l’autre côté de l’Atlantique avant sa conférence au CPO à Lausanne, le 5 décembre.

Quel est le meilleur moment pour évoquer des abus sexuels avec les enfants?
Je suis d’avis qu’avant de le faire on devrait commencer par aborder les thèmes de la sexualité qui concernent l’enfant de manière éclairée, joyeuse, positive. Encore aujourd’hui, je trouve qu’ils sont trop nombreux à entendre parler de sexualité pour la première fois de leur vie sous l’angle des abus, et c’est triste. Pourquoi ne pas évoquer la question comme on le fait avec toutes les autres dimensions de la vie. Si vous décrivez la nature à vos enfants, vous allez d’abord mentionner, par exemple, la beauté de la forêt, les différentes essences d’arbres, que c’est un lieu où l’on croise des animaux. Puis après que l’on peut aussi s’y égarer et que c’est mieux de ne pas y aller seul. Une fois qu’on a placé la sexualité dans une perspective globale de développement de l’enfant, on peut aborder à un moment propice le problème des agressions.

Il n’y a donc pas un âge idéal pour le faire?
J’ai de la peine avec les clivages d’âge. Je dirais le plus simplement possible quand l’occasion se présente. Cela peut être très tôt: quand l’enfant commence à nommer correctement ses organes génitaux. Ou quand un parent surprend son petit de 5 ans qui joue au docteur. C’est le bon moment pour le rassurer, lui dire dire que c’est normal d’être curieux de la sexualité. De montrer aussi que la situation ne vous déstabilise pas. Et profiter pour rajouter: «attention, jamais avec un grand, pas même un grand de la famille». Et c’est fait! Encore un autre exemple: une petite fille dit: «Quand je serai grande, je me marierai avec papa.» On peut saisir cette phrase pour lui expliquer clairement que ce n’est pas possible que papa soit amoureux d’un enfant. À force de lier amour et sexualité, on les rend confus. Il ne faut pas non plus forcer un petit à donner un bisou à un adulte s’il n’a pas envie. Les enfants doivent être conscients d’eux-mêmes, de leur capacité mais aussi de leur droit de refus.

Existe-t-il un profil type d’agresseur?
Non, mais il faut retenir que 90% des agressions sexuelles ont lieu dans la famille ou dans l’environnement proche. C’est une réalité occidentale. La plupart du temps, les parents sont assez à l’aise de dire à l’enfant: «Attention, ne parle pas à des inconnus, éloigne-toi du monsieur dans la cour d’école qui veut t’offrir des bonbons.» Ils le sont beaucoup moins pour aborder la question en lien avec le cercle familial.

Vaut-il mieux utiliser un langage imagé ou direct?
Je n’ai rien contre la métaphore, mais elle ne doit pas rendre l’enfant confus. Il peut utiliser des petits mots colorés pour nommer ses parties génitales tant qu’il connaît aussi les termes exacts: vulve et pénis. Il faut les lui dire parce que comment voulez-vous qu’il puisse expliquer quelque chose qu’il aurait subi s’il n’a pas les mots justes pour le faire. Il n’y a pas de raison qu’on sublime ou qu’on rende les choses mystérieuses. L’enfant se développe en intégrant son corps dans sa globalité et sa sexualité ne fait pas exception.

Comment expliquez-vous un rapport sexuel aux petits?
Souvent des parents me disent que leur fillette ou leur garçon les a surpris pendant qu’ils faisaient l’amour et s’inquiètent de savoir s’ils l’ont traumatisé. Quand je leur demande leur réaction, la plupart me disent qu’ils lui ont parlé du spermatozoïdes et de l’ovule. Mais qu’est ce que cela a à faire là dedans? Nous avons en moyenne deux relations sexuelles dans notre vie qui mènent à la procréation si on compte deux enfants par famille. Et on ne parle que de celles-ci. Alors que l’enfant, dans un moment comme cela, a besoin d'être rassuré, de comprendre que ses parents ne se font pas de mal. Qu’ils s’amusent, même s’ils ont l’air un peu bizarre.

Il faut donc oublier l’histoire de la petite graine?
Ils ne l’intègrent pas. C’est plus simple de dire à l’enfant que lorsque les parents font l’amour, ils se collent et se font des bisous avec toutes les parties de leur corps. Au départ, cela peut être suffisant et on intègre déjà la vérité.

La parole en matière d’abus sexuel s’est-elle libérée ces 20 dernières années?
Si c’était le cas, je n’aurais pas réédité mon livre sur le sujet. La société a «évolué» mais dans certains domaines elle a régressé. La pornographie s’est démocratisée terriblement mais ni la sexualité ni l’érotisme. Si on avait vraiment libéré la parole, on ne serait pas dans un monde où il y a autant d’agressions sexuelles. On vit dans des sociétés qui privilégient un modèle sexuel beaucoup plus pornographique, voire violent. Le travail du parent et des éducateurs est de rivaliser avec ce message-là, d’amener l’enfant à avoir un esprit critique, à savoir aussi que la pornographie est du spectacle. Ensuite leur proposer un modèle qui n’ignore pas le besoin de plaisir des êtres humains, mais qui est basé sur des valeurs de réciprocité et de consentement.

Que peut faire un parent en cas de doute?
Il faut poser des questions à l’enfant, lui montrer qu’on est présent. Et garder son aplomb. Si l’enfant a le sentiment que ses propos vont déstabiliser ses parents, désorganiser la famille, il va se taire. Je le répète toujours, dès que l’enfant sent un malaise qui peut ressembler à une sollicitation – on n’est pas encore dans l’agression – s’il parle à ce moment-là, le plan de l’agresseur est saboté. S’il se tait, le plan de l’agresseur est enclenché. On pose des questions dès qu’un changement de comportement est suffisamment important pour qu’on s’en rende compte. Et tant mieux si son problème n’a rien à voir avec ça.

Créé: 24.11.2019, 07h54

Des jeux de rôle pour développer sa confiance

L’ouvrage de Jocelyne Robert «Te laisse pas faire! Les agressions et les abus expliqués aux enfants» offre des outils concrets pour permettre aux adultes d’aborder cette épineuse thématique mieux armés.

Cette édition réactualisée aborde aussi la problématique de la pornographie juvénile sur le web. L’auteure le répète régulièrement: 90% des abus sexuels ont lieu dans le cercle proche de la famille. Elle dresse ainsi les différents types d’agresseurs, du parent incestueux à l’«ami» mais aussi le pervers inconnu.

Deux chapitres sont consacrés à des jeux de rôle qui proposent de sonder l’aptitude de l’enfant à bien réagir en le plaçant dans différentes situations. À l’instar de: Que ferais-tu si tu te perdais dans une foule? Si quelqu’un que tu connais décidait de t’amener au parc d’attractions sans mon autorisation? Ou encore si un vieil homme te demandait de l’aider à retrouver son chemin? «J’invite aussi à réfléchir aux personnes de confiance.

Si l’enfant écrit que le monsieur du magasin au bout de la rue est l’un d’entre eux, on peut lui expliquer que ce n’est pas le cas. Cela ne veut pas dire pour autant que c’est un méchant monsieur. L’important est de le faire de manière ludique sans dramatiser mais en l’informant. Car l’enfant qui est en confiance est aussi plus apte à se protéger», conclut-elle.

Infos pratiques

CPO
Lausanne
Jeudi 5 décembre (19h30)

Rés.: info@masexualite.ch

www.masexualite.ch

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