A la gare de Vevey, Jean-Jacques Tillmann regarde passer la terre entière

RencontreL'ancien commentateur vedette de la Télévision Suisse Romande aura 80 ans en juillet. Santé!

Au Buffet de la gare de Vevey, Jean-Jacques Tillmann regarde passer le monde entier.

Au Buffet de la gare de Vevey, Jean-Jacques Tillmann regarde passer le monde entier. Image: Chantal Dervey

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Il est arrivé au rendez-vous avec des photographies auxquelles il tient. Une manière de garder certains des amis disparus auprès de lui. Norbert Eschmann en noir et blanc, «une des personnes extrêmement importantes et marquantes de ma vie.» Max Marquis, noir et blanc lui aussi, avec qui il a commenté jusqu’en 1998 vingt-neuf finales de Coupe d’Angleterre. «On ne va pas forcément me croire mais presque chaque jour, des gens que je croise, des gens de tous âges et de toutes conditions m’arrêtent près de la gare de Vevey pour me dire que ces finales racontées avec cet homme dont ils ont parfois oublié le nom, mais parfois pas, restent de grands moments. Et ça me touche beaucoup.»

Etrange destin que celui de Max Marquis dont Jean-Jacques ne sait pas ce qu’il est devenu: «Ils formaient, avec son épouse Margaret, une Marseillaise, un couple merveilleux, unique, chez qui nous avons passé des moments, des soirées, des repas, auxquels je pense avec émotion. Quand Margaret est décédée, j’ai eu Max au téléphone, j’ai senti une cassure, puis il a disparu. Plus de nouvelles. Plus rien. J’ai essayé de le retrouver, il y a eu des recherches policières, mais en vain. Et personne ne sait rien.»

La vie continue. Comment va Jean-Jacques qu’on retrouve donc, sans surprise, au Buffet de la Gare à Vevey, où chaque matin il consomme ce qu’il aime: apéro et journaux. Tiens, pourquoi ici et pas ailleurs? «Parce que la gare de Vevey est le centre du monde. Depuis le fauteuil où je m’assieds, par la fenêtre, je vois passer la terre entière. Quant à dire comment je me porte, disons que c’est moyen. Tout le monde me promettait la cirrhose du foie, mais les scanners ont révélé que c’est ailleurs que ça péclote. Si bien que je vis depuis un an en compagnie de la médecine et c’est une expérience qui est fâcheuse à plusieurs étages, si j’ose dire!»

Quatre-vingts ans en juillet prochain, une santé moyenne, on n’y croit pas. Tillmann, verbe vif, net, choisi, le regard tout au fond de la passion, semble ne pas changer. D’ailleurs il ne change pas. Il est toujours bien dans le match. Son cœur bat encore et toujours pour le football anglais. «Mon penchant pour l’Angleterre n’a rien à voir avec le football. Cela remonte à la guerre, quand j’avais huit ans. Mon père, quand il rentrait de son service militaire, saluait le courage des Anglais, de Churchill. Mon papa m’avait fait comprendre que sans les Anglais, tout aurait été différent. C’est parti de là.»

Un peu confus, mais hilare tel un enfant qui n’aurait pas vraiment fait ses leçons, Tillmann avoue dans sa barbe incomparable: «Je n’ose pas le dire! Je ne parle pas l’anglais. Je suis un de ces abrutis qui a commencé par faire du grec et du latin, qu’on a pris pour un intellectuel, qui a failli faire de l’anthropologie, de l’archéologie, et qui un beau jour, inconstant, dissipé, ne sachant pas que faire, s’est mis au cinéma puis à la télé. Mais pas à l’anglais. Je ne dis pas que je ne comprends rien, mais je ne peux guère parler! Maintenant, c’est trop tard et je m’en fous!»

Il prend dans la main une grande photographie en couleurs. Bobby Moore, le formidable défenseur de l’Angleterre, et Pelé, torses nus, se saluent après Brésil-Angleterre (1-0) à Guadalajara en 1970. «C’est Norbert qui m’a offert cette image. Cette journée-là est unique au monde.» On pourrait penser que Tillmann va raconter le match, mais non, son esprit file dans le train qui l’amène, avec des collègues, à travers le Mexique en direction de Guadalajara: «Mille kilomètres en train; le wagon-restaurant avait été dévasté, il n’y avait plus une goutte de bière! Pas d’eau non plus. Tout à coup le train s’est arrêté parce que des moutons stationnaient sur la voie. J’ai vu un contrôleur et je lui ai demandé, en montrant une baraque bistrot un peu plus loin, s’il pourrait aller nous acheter à boire. Il est revenu avec une caisse de bières! Le match a été superbe. Je vois Pelé qui enlève son maillot. Moore, qui symbolise les Anglais alors haïs par la foule, fait pareil. Et la foule qui ne siffle plus mais applaudit! Plus tard, une pluie invraisemblable est tombée sur la région. Journée inoubliable.»

Dieu? «Je me dis que je ferais mieux de croire, parce que ça pourrait aider… Mais même pas. Je n’ai pas encore compris pourquoi on vient sur terre, pourquoi on s’en va.» Et si on disait que Tillmann est venu sur terre parce que le football existait et que le football avait besoin d’un Tillmann, joueur unique en son genre.

(24 heures)

Créé: 26.04.2015, 11h16

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