Inconnus dans la rue, stars du Web

Réseaux sociauxCes Vaudois sont suivis au quotidien par des milliers de personnes sur la Toile. Passe-temps ou vrai business, décryptage d’un phénomène très actuel.

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On les nomme les «influencers», un mot qui suppose l’étendue de leur pouvoir. Qui sont-ils? Des blogueurs, YouTubeurs et Instagrammeurs qui s’expriment en totale liberté sur le Web. Leur audience croît en permanence, se mesure en clics, en likes, en partages et en commentaires.

Des alter ego virtuels

Des Vaudois actifs sur la Toile, il y en a plein. La plupart du temps, leur démarche tient du hobby, d’une volonté aussi – avouée ou non – d’être reconnus, aimés. Leur alter ego virtuel est une version contrôlée, filtrée, retouchée d’eux-mêmes. Dans la rue, ils passent inaperçus alors que sur Internet leurs moindres gestes sont épiés, imités, bref donnés volontairement en pâture à une communauté demandeuse d’être prise par la main.

Signe distinctif? Leur CV se décline sous forme de chiffres plutôt que de lettres. Trois jeunes Vaudois, qui ont chacun leur spécialité, vivent leur smartphone à la main en permanence, en contact perpétuel avec leur communauté. Ils s’appellent Nicocapone, Tiphainemarie ou AyoubM et leurs pseudos résonnent bien plus loin que leur véritable identité.

Vente de suiveurs factices

«Les créateurs produisent du contenu pour plaire à une audience, pour exister même depuis leur petite chambre à coucher, confirme Bertrand Saillen, patron de Mediaprofil et cofondateur de l’agence de communication digitale Debout sur la table. C’est justement le profil de cette audience qui intéresse les marques à la recherche d’un moyen direct d’atteindre leur public cible. Mais il faut être clair: peu sont les influenceurs suisses qui arrivent à vivre de leur activité tant le marché est restreint. En France, c’est autre chose…»

Parallèlement à cette nouvelle manière de communiquer est née une offre détestable: la possibilité d’acheter des suiveurs factices, bref de fausser les statistiques de chaque acteur du Web. «C’est une véritable plaie, pour 100 francs on peut s’offrir 10 '000 abonnements de plus sur Instagram, quantifie Bertrand Saillen. Heureusement, on a désormais aussi les moyens de les démasquer.»

Le pouvoir des clics

Le succès chiffré suppose un leadership. «Influenceur est un mot horrible, s’emporte l’humoriste vaudois Yoann Provenzano (ndlr: bientôt 102 '000 followers sur Facebook, contre par exemple 90'000 pour Thomas Wiesel, l’une des stars romandes de stand-up), qui a surtout utilisé le site comme «laboratoire» pour ensuite faire de la scène. Je trouve prétentieux de penser qu’on influence qui que ce soit. Je préfère dire «personnalité». Moi, si je bosse aujourd’hui avec la Banque Cantonale Vaudoise ou la FNAC à Noël, c’est parce que mes blagues font rire et touchent un public local…»

Avec ses personnages typiques de la région et ses vidéos rythmées, Yoann Provenzano a immédiatement plu aux internautes… romands. «Je suis un humoriste avant tout. J’ai choisi Facebook comme canal parce que le niveau de qualité technique exigé est moindre par rapport à YouTube. Je sais grâce aux statistiques que les gens qui me suivent sont des Romands à forte coloration verte et blanche, et c’est ce que je recherche. J’en avais un peu marre que le Web soit inondé d’humoristes franco-français: j’ai donc décidé de moi aussi squatter cet espace de liberté absolue. Au début j’étais à fond, totalement boosté par les retours, débordant d’idées et là je me retrouve un peu à sec… Heureusement Facebook m’a servi de tremplin et là je m’éclate en stand-up sur scène. Et c’est d’ailleurs en tant que comique bien réel que j’aimerais que la France me découvre.»

Si le Vaudois quitte donc petit à petit le «coté obscur» de la communication, le mouvement plus général serait plutôt, pour les vidéastes, de migrer de Facebook à YouTube pour une simple – mais ô combien significative – histoire d’algorithmes. «Facebook est en train de pousser ses membres à payer pour que leurs posts soient vus sur un maximum de murs, explique Bertrand Saillen. Ce qui a pour conséquence de les faire fuir vers d’autres canaux.»

Les sites Facebook et YouTube se font concurrence pour les vidéos et les applications comme Snapchat et Instagram se partagent le gâteau «statique». Twitter, lui, ne fait même plus partie du vocabulaire des jeunes Vaudois. «Actuellement, Instagram est clairement leader, confirme Bertrand Saillen. Après l’arrivée de Snapchat (ndlr: des petites vidéos à durée de vie très limitée), ils ont proposé les Instagram Stories et dés­ormais on peut même écrire sur les images, ce qui remplace les tweets…»


Nicocapone, humour, Pully

«On rêve d’une minisérie sur la vraie télévision»

Nicola Scuderi et son amie Daniela semblent propulsés par un moteur qui fonctionne grâce aux likes, aux partages et aux abonnements d’internautes. Ils battent les scores de comiques pourtant confirmés. Le couple – bien que la page Facebook ne porte que le pseudo de ce Sicilien fan assumé du Parrain – possède une communauté de plus de 250'000 personnes. Un groupe hétéroclite dont les membres viennent aussi de France ou même des États-Unis, qui suit chaque vidéo du duo illustrant des saynètes de leur vie quotidienne, souvent simplistes, parfois à la limite du bon goût, mais toujours sans prétention. «On est un peu les Un gars, une fille modernes, s’amuse Nicola Scuderi qui avoue être un admirateur absolu de la série de Jean Dujardin et d’Alexandra Lamy. On rêve d’une minisérie sur la vraie télévision. Ce serait fantastique! Depuis que je suis petit je fais l’imbécile devant le smartphone de mon frère. Naturellement j’ai commencé par poster des gags sur ma page Facebook et les gens ont aimé.»

Ce que le public préfère? «Sans hésiter les blagues sur les Portugais! Et ce sont justement eux qui adorent nos caricatures. En plus. comme Dani vient de là-bas, on sait que je fais cela gentiment.» Son amie l’a d’ailleurs rejoint devant la caméra. «Au début je ne voulais pas, alors Nico a simplement filmé un bout de notre soirée, où il joue à la PlayStation, et je n’arrête pas de l’embêter. Il n’y avait pas de scénario ou quoi que ce soit, mais les gens s’y sont reconnus.» À respectivement 27 et 21 ans, ce chef de chantier dans l’entreprise de peinture familiale et cette assistante dentaire voient encore leur activité comme un hobby et ne tournent des vidéos que lorsqu’ils en ont envie. «C’est souvent Daniela qui a l’idée de base, je pose quelques dialogues, on tourne durant 20 minutes, le montage me prend 40 minutes et hop, je poste sur Facebook et attends avec impatience que ça prenne, explique Nico. La première heure est capitale, il faut au moins que la vidéo soit partagée 500 fois pour que je sois content.» Une surveillance qui pourrait virer à l’obsession? «Non, plutôt une passion», rétorque le jeune homme qui, avec sa chérie, passe tout de même plusieurs heures à répondre à ses fans.


Tiphaine Marie, Lifestyle, Lausanne

«Mon hobby est devenu mon plan de carrière»

Tiphaine Pittet est une vraie Lausannoise, aujourd’hui temporairement exilée à Londres pour ses études. En 2012, cette passionnée de mode et de voyage décide de commencer un blog, pour se rapprocher d’autres filles comme elle, des filles qu’elle ne pourrait rencontrer ailleurs que sur la Toile. «Mes copines et moi avions d’autres discussions, puis cette année-là pas mal d’entre elles sont parties à l’étranger. Le blog était une manière de leur permettre de suivre mon quotidien.» À l’instar d’autres, la jeune femme suivait des blogueuses, comme Kristina Bazan, alias Kayture, une Vaudoise qui habite désormais Los Angeles. Elle est aujourd’hui suivie par plus de 2 millions de personnes. «Jamais je n’ai pensé que je finirais par être le mannequin de mon blog, au centre de toutes mes images Instagram, rougit la blonde de 24 ans. Mon copain Luca a commencé à me photographier, comme ça, le week-end. Côté technique, c’était du bricolage, on apprenait sur le tas. Petit à petit on a développé le design, l’esthétique et bloqué le nom de domaine.» Aujourd’hui, sa principale activité se trouve sur Instagram, où il est désormais possible de poster des messages et des petits films en plus des seules images. «Le blog, je le garde plus par plaisir et je suis en train de développer ma présence sur YouTube avec des tutoriels par exemple.»

Diverses marques l’ont approchée pour lui proposer des collaborations. «Mon but n’a jamais été commercial, mais maintenant je gagne ma vie avec ça, tout en étudiant la «fashion media production». Mon hobby est devenu mon plan de carrière. Ce qui est difficile maintenant, c’est de mettre des limites entre mon blog et ma vie. Si on veut faire les choses bien, c’est vite chronophage.» Comment la jeune entrepreneuse sait-elle que ses followers sont bien de vraies personnes? «Je suis très à cheval sur l’éthique. Chaque jour je reçois des mails me proposant d’acheter des abonnés et je les combats vivement, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. En plus, jamais les marques n’accepteraient de travailler avec une tricheuse. Si j’ai un message à faire passer, c’est: le but doit rester le plaisir et non de devenir riche!»


Ayoub Mutanda, mode, Épalinges

«J’aime l’idée d’être une source d’inspiration»

Tout petit déjà, Ayoub Mutanda customisait ses tenues. Il piquait les pantalons de son papa champion du monde de kickboxing et les portait en baggy, une ceinture bien serrée faisant tenir le tout. «J’ai toujours aimé la mode, mais je n’ai trouvé mon véritable style qu’une fois que je suis parti apprendre l’anglais à Londres. Les gens osent y être différents, mélanger les fringues, affirmer leurs goûts. C’est donc là-bas, en 2014, que j’ai commencé à poster des images de moi sur Instagram, mais c’était encore très basique.» De la capitale britannique, il ramène un chapeau, qu’il se met à porter dans les rues vaudoises. On le prend pour Pharrell Williams. «Les gens me réclamaient une photo, ça m’a beaucoup amusé. Moi j’avais juste pensé amener une nouvelle mode par ici. J’avoue trouver flatteur qu’on me regarde, mais je ne suis pas un frimeur. Juste quelqu’un qui prend soin de moi, par respect pour moi et pour les autres.» De retour à Épalinges, il affirme son style, sait pertinemment qu’il n’est pas fait pour rester assis derrière un bureau, qu’il aime bouger et faire bouger. «Je travaille dans un magasin de mode, j’ai quelques contrats de mannequinat ainsi que des partenariats avec des marques sur Instagram. Mon site, je ne l’ai que depuis quatre mois. Je l’ai monté grâce à l’aide de ma copine et de tutos trouvés sur le Net. Il y a encore énormément de choses à améliorer. J’ai plein d’idées, mais je manque de temps pour les mettre en place. J’aimerais évidemment en vivre, à terme.»

Grâce aux statistiques très précises proposées par l’application, Ayoub Mutanda (23 ans) sait que son public se situe surtout aux États-Unis, en France et en Suisse. «À chaque fois que quelqu’un d’influent reposte une de mes images, je gagne des followers. C’est pour ça que je cherche à surprendre avec mes looks. Un site d’achat de profils fictifs m’en a mis gratuitement malgré moi sur mon compte. Je déteste ça, je suis quelqu’un de droit. D’ailleurs j’aimerais bien parler de respect, de comportement et de savoir-vivre sur la chaîne YouTube que je vais créer. C’est super de proposer des vidéos de danse, ou de poser en beau gosse, mais j’ai bien plus à offrir que ça. j’aime l’idée d’être une source d’inspiration.»


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Créé: 08.12.2017, 10h42

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