«A l’instant fatal, mon fils n’a plus vu d’autre choix»

RécitLoïc a commis l’irréparable il y a une année et demie. Sa maman témoigne de la fragilité des adolescents, des tabous, mais aussi de comment continuer à vivre

A l’instant de la photo, un rayon descend du ciel pour caresser la joue de la maman blessée.

A l’instant de la photo, un rayon descend du ciel pour caresser la joue de la maman blessée. Image: Christian Brun

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«Venez vite, mon fils s’est pendu.» Cette phrase horrible, le cauchemar absolu de tout parent, la maman de Loïc a dû la prononcer un soir de janvier, il y a une année et demie. Après des mois de souffrance, de larmes, mais aussi de lente reconstruction, elle a aujourd’hui retrouvé suffisamment de paix pour témoigner. Pour dire que les mots écrits sur les forums par les ados ne sont pas qu’un alignement de caractères; pour expliquer pourquoi le suicide d’un enfant ne doit pas être tabou; et finalement, pour demander à ce qu’on accorde aux familles des disparus le droit de simplement continuer à vivre.

Alexandra est assise sur un banc devant un tout petit chalet perdu dans les forêts de la vallée de Joux. Un lieu où la famille a passé tellement de bons moments. «Loïc aimait cet endroit, commence-t-elle d’une voix douce et posée. Il aimait la forêt et les arbres. Quelques jours avant de nous quitter, il avait signé un contrat d’apprentissage de menuisier. Nous n’avons détecté aucun signe avant-coureur.» Silence. Dans ses mains, elle tient la dernière photo de son fils, prise pendant les fêtes de fin d’année, moins d’un mois avant le drame. Sur l’image désormais encadrée, l’adolescent, à l’aube de son 17e anniversaire, sourit. Il dissimule sous ses grandes mèches blondes un petit air espiègle.

S’il était attiré par les métiers manuels du bois, Loïc était aussi un adolescent bien dans son époque. Il jouait en ligne avec ses potes – en particulier à League of Legends, pour les connaisseurs. Et utilisait Skype pour communiquer. «Ce soir-là, lorsque je suis rentrée de mon travail, je n’ai rien remarqué de spécial. Sa sœur a aussi passé la soirée à la maison sans s’apercevoir de quoi que ce soit. Comme Loïc n’était pas dans sa chambre, je suis rentrée dans la pièce et je me suis assise dans son fauteuil. Son ordinateur était allumé. J’ai lu les derniers mots affichés sur Skype et j’ai tout de suite compris que c’était fini…»

Le poids des mots

Les mots étaient pourtant d’une grande banalité. Du moins pour les ados, qui s’en échangent de tels quotidiennement, presque sans y prêter garde. Des mots qui choquent les adultes. «Sur ces forums, il n’y a pas de demi-mesure, constate Guy, le beau-père de Loïc, assis à proximité. Les sentiments sont exacerbés et passent en un instant d’un extrême à l’autre.» Guy et Alexandra essayaient donc de garder un œil sur le monde virtuel que fréquentait Loïc. Mais la surveillance est difficile à un âge où les parents doivent aussi apprendre à faire confiance et laisser les ados vivre leurs propres expériences.

«Le problème est qu’à cet âge, ils n’ont pas conscience du poids des mots, constate Alexandra. En tant que parents, nous avons le devoir de les sensibiliser. On le fait pour le racket ou les violences physiques, mais pas assez pour le langage.» Car chez Loïc, comme parfois chez d’autres, les mots ont soudain touché au plus profond de son être… au point de l’inciter à commettre l’irréparable.

«Loïc a fait partie de nos vies. Ce soir de janvier ne change rien au passé»

«Loïc était très sensible, explique sa maman. En remontant les messages sur Skype, on a découvert qu’il était empêtré depuis quelques jours dans une affaire de cœur impliquant plusieurs personnes. Il s’est retrouvé dans une situation de dévalorisation qui l’a particulièrement touché. Malgré le fait qu’on parlait de beaucoup de choses ensemble, cette fois, il n’a rien dit; rien laissé transparaître. Il a encaissé… jusqu’au jour où il n’en a plus eu la force.»

Alexandra est consciente que son fils est seul responsable de son ultime décision. Mais elle n’a pas encore trouvé le courage de parler directement avec l’auteur des mots ayant déclenché l’engrenage fatal. «Je sais bien que cette personne n’a jamais consciemment visé ce but. Et j’imagine, qu’à quelque part, cette personne doit être mal aussi. Elle va devoir vivre toute sa vie avec ce fardeau. Mais j’ai vraiment de la peine à accepter la désinvolture de cette génération», soupire la maman blessée.

Briser le tabou

Après avoir lu la fin de la discussion sur l’ordinateur de son fils, Alexandra est montée directement au galetas, où un cri de douleur a accompagné la découverte du corps. En une seconde, la vie s’arrête. Et puis, très vite, la police, les ambulanciers. Alexandra les connaît, elle travaille à l’hôpital voisin. L’onde de choc se répand, la famille, les amis, les voisins, le village, la région. «Au début, tu reçois plein de témoignages de solidarité, c’est très réconfortant. Mais après quelques semaines, tu commences à te sentir comme un pestiféré. Certaines personnes nous ont carrément tourné le dos, comme s’ils avaient peur d’une sorte de contagion.»

«La difficulté de parler du sujet est aussi grande pour eux que pour nous, fait remarquer Guy. Mais nous avons besoin de pouvoir parler de Loïc. Il a fait partie de nos vies. Et ce soir de janvier ne change rien au passé.» D’où l’importance de briser le tabou. Lancée récemment par l’association Stop suicide, la campagne #lapourtoi vise justement ce but. Et rappelle que le suicide des adolescents n’est pas une rareté: à raison d’un cas tous les trois jours, il est la deuxième cause de mortalité chez les jeunes entre 15 et 29 ans en Suisse.

«Un suicide suscite des sentiments forts, de culpabilité, de peur, voire de jalousie. On se demande pourquoi c’est arrivé chez nous, reprend celui que Loïc appelait «papa». Mais seul le dialogue permet de les surmonter.» Pour en causer, le couple aurait bien voulu rencontrer des gens passés par les mêmes instants douloureux, mais il n’existe pas grand-chose dans le canton et, a priori, rien de spécifique. C’est finalement en Valais qu’ils ont déniché l’association Pars pas et trouvé des oreilles attentives et compréhensives.

Aujourd’hui, la vie reprend petit à petit. La famille, amputée d’un de ses membres, vient de s’installer dans un nouvel appartement. Alexandra devrait débuter prochainement la formation en soins palliatifs qu’elle projetait d’entreprendre avant le drame. «Quand un parent perd un enfant, une partie de lui meurt avec. Mais heureusement, la vie continue, sourit Alexandra. Loïc n’a pas fait ça contre nous, mais pour lui. A cet instant, il n’a plus vu d’autre choix. Il nous reste la douleur, le sentiment d’un gros gâchis, mais aussi des années de beaux souvenirs en sa compagnie. A voir certaines réactions, on dirait pourtant qu’à cause d’un instant dramatique, nous n’aurons plus jamais le droit de vivre des moments heureux.»

Juste à côté du petit chalet familial perdu dans la forêt, au moment de faire la photo, les nuages se sont écartés. Un rayon de soleil s’est faufilé entre les branches des sapins pour venir caresser le visage d’Alexandra. Comme si de là-haut, Loïc venait approuver la démarche de témoignage de sa maman. Et dire que sa mort ne sera pas inutile. (24 heures)

Créé: 18.09.2016, 08h58

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