Les mamies sont exploitées et elles aiment ça

FEMINAMême si les grands-mamans sacrifient parfois beaucoup de temps pour s'occuper des petits-enfants, elles en redemandent.

Image: Pixabay

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«Un café maintenant? Ah ben non, je ne peux pas, je grandmaterne.» Dans un soupir, cette retraitée vaudoise ajoute: «J’ai mes petites-filles deux jours par semaine pratiquement depuis qu’elles sont nées (elles ont maintenant 5, 4 et 2 ans). Et quand il y a des imprévus ou des soirées, ce qui arrive assez souvent, eh bien je vais chez ma fille et je baby-sitte sur place… et tant pis pour mes projets, je n’ai plus qu’à les repousser!»

Michèle, elle, s’occupe de ses deux petits lulus de 12 et 10 ans. Au programme (chargé): gestion des midis, des goûters-devoirs et des activités extrascolaires du lundi au vendredi, prise en charge des lurons pendant une bonne partie des vacances «quand mon fils ou sa femme ne peuvent pas avoir congé» ainsi qu’en cas d’urgences.

58% des grands-parents – qui sont des grand-mamans dans près de 80% des cas! – veillent en effet sur leurs petits-enfants au moins une fois par semaine.

Ces arrangements, lourds en termes de responsabilités et d’horaires, sont parfois ressentis comme épuisants, notent les deux mamies. Ils n’ont toutefois rien d’exceptionnel. Selon l’enquête Familles 2018, menée par l’Office fédéral de la statistique (OFS), 58% des grands-parents – qui sont des grand-mamans dans près de 80% des cas! – veillent en effet sur leurs petits-enfants au moins une fois par semaine. Par ailleurs, plus d’un pioupiou sur trois en âge préscolaire (34,4%) est exclusivement gardé par des proches.

Pratique et économique

Il faut avouer qu’a priori, ce dévouement grand-parental a tout pour lui: il pallie le manque chronique de places en crèches dans certaines régions du pays, permet de ne pas trop s’inquiéter des horaires et/ou des jours de fermeture des structures d’accueil et, cerise sur le gâteau, n’est pas facturé.

De fait, demander à papy et mamy de jouer les nounous permet de préserver les budgets tant familiaux qu’institutionnels, comme le relève le sociologue des religions Roland J. Campiche. Président honoraire de Connaissance 3, l’université des seniors du canton de Vaud, et auteur de A la retraite, les cahiers au feu? (Ed. Antipodes), il précise: «Les grands-parents ont probablement de tout temps pris en charge leurs petits-enfants et cela bénévolement. Le changement sociétal, avec la généralisation du travail des femmes hors de leur ménage, a modifié et amplifié ce service. Selon des estimations de l’OFS relatifs à 2016, cette prise en charge gratuite permet à la société d’économiser quelque 8,1 milliards de francs!»

Des aspects pratiques et matériels bien avantageux du point de vue des jeunes parents, donc, mais quid de leurs aînés-nounous? Ne seraient-ils pas un peu les dindons de la farce? Parce qu’au fond, quand Evelyne se «tape» à ses frais «tous les jeudis les trajets Lausanne-Genève et retour» ou quand Claudette doit «vite lâcher» ce qu’elle est en train de faire pour aller récupérer fissa les petits à la piscine (ou au foot ou à l’école…), «parce que leur mère a une urgence de boulot», on peut facilement y voir de l’exagération. Voire de l’abus.

Evidemment, rien n’est si tranché. D’ailleurs, la sociologue Cornelia Hummel insiste: «On ne peut pas parler d’exploitation des grands-parents, ce qui, en plus, les mettrait dans une position un peu passive dans laquelle ils n’ont pas de choix alors que, souvent, les modes de faire sont issus de négociations familiales. Quand il y a trop, ils ne se gênent pas pour dire stop!»

Spécialiste de la vieillesse et des générations à l’Université de Genève, elle reprend: «Dans le cadre des études que nous avons menées, nous avons constaté qu’il y avait une très grande diversité dans les demandes grand-parentales. Si certains acceptent d’en faire beaucoup, d’autres sont très clairs: c’est un jour par semaine et basta!»

Vittoria Cesari Lusso, psychologue et auteure de Parents et grands-parents: rivaux ou alliés? (Ed. Favre) estime pour sa part que «le terme abus suppose que les parents imposent aux grands-parents un travail de garde sans avoir demandé leur avis et obtenu leur accord, sans tenir compte de leur situation et de leurs possibilités. Il induit aussi que les grands-parents endurent une chose qui ne leur convient pas. Quand ça arrive, nous sommes en présence d’un sérieux problème de communication, de non-dits, de manque de clarté des deux côtés et il faut vite apprendre à mieux communiquer!»

Entre amour et épuisement

La sociologue Claudine Attias-Donfut est moins catégorique: «Dans certains cas, je pense qu’on peut bel et bien parler d’abus.» Et la spécialiste des relations intergénérationnelles et coauteure de Grands-parents (Ed. Odile Jacob) de préciser: «Quand tout se passe bien, les jeunes parents ont l’impression de faire un don précieux lorsqu’ils confient leur trésor. De nombreux grands-parents le prennent en effet comme tel et leur en sont reconnaissants car, au fond, c’est un rapport d’échange: tu me donnes la joie d’une nouvelle enfance, je te donne du temps pour m’en occuper.» Elle reprend:

«Le problème, c’est que chez les jeunes parents, il y a souvent une forme d’inconscience. Ils ne se rendent pas compte de la fatigue et des limites physiques de leurs aînés. De manière diffuse, ils ont le sentiment que ceux-ci sont toujours forts, indestructibles et qu’ils peuvent encore tout faire comme quand eux-mêmes étaient enfants! Du coup, par crainte de ne plus se voir confier les petits s’ils exprimaient leurs possibles difficultés, de nombreux papis-mamies préfèrent se taire.»

Ainsi Juliette: «C’est vrai que ma fille pousse un peu, des fois, et qu’elle ne réalise pas que je suis crevée. Ce serait bien qu’elle appelle de temps en temps quelqu’un d’autre que moi pour la dépanner au débotté… mais je n’ose pas lui en parler. J’aime tellement ces gamines, j’aurais peur de ne plus les voir autant. En plus, pour être honnête, si elle ne me sollicitait plus, j’en serais profondément blessée!» Maintenant hilare, la sémillante septuagénaire poursuit. «En gros, je suis une piégée volontaire…»

Et c’est bien là le cœur de l’affaire, relève Cornelia Hummel, le tiraillement entre l’envie d’avoir du temps et des espaces «juste pour soi» et «celle de se réaliser dans un nouveau rôle familial qui est, justement la grand-parentalité». Soit le bonheur d’une connexion «riche, unique et particulière», comme le soulignent tant Roland J. Campiche que Vittoria Cesari Lusso.

Cornelia Hummel ajoute: «Ce lien fort est encore favorisé par l’allongement de l’espérance de vie couplée à la baisse de la natalité. En ayant moins de petits-enfants, les grands-parents peuvent se focaliser individuellement sur l’un ou l’autre et, ainsi, établir avec eux des relations beaucoup plus singularisées et individuelles qui durent bien plus longtemps. Au XIXe siècle, on ne faisait que croiser ses aïeux alors que maintenant, on a en moyenne ses quatre grands-parents jusqu’à 20 ans. Ces changements d’ordre démographique ont complètement reconfiguré les organisations familiales!»

A ses yeux de sociologue, la grand-parentalité, peu balisée, est ainsi en pleine mutation. Une évolution qui convient plutôt bien au pédopsychiatre Marcel Rufo, lui-même fou de sa petite-fille. «Les papis et mamies d’aujourd’hui sont souvent drôlement plus souples, tolérants et ouverts qu’ils ne l’étaient dans le temps. Avant, en général, ils se contentaient de transmettre des valeurs, de raconter à l’enfant d’où il venait, de lui parler de son pays, de son village… maintenant, en plus de ce rôle de transmission (qui reste très important), ils ont aussi celui d’écouter, de comprendre et d’accompagner. Dans ma pratique, je constate que c’est fréquemment un grand-parent qui a mis le doigt sur le problème de son petit-enfant et suggéré un suivi thérapeutique!»

Il ajoute: «Je constate aussi que les grands-parents actuels sont globalement bien plus classiques qu’on ne pourrait le supposer. Même s’ils pensent un peu épanouissement personnel, ils sont tout de même généralement ravis d’avoir cette deuxième chance de vie que constitue le fait d’avoir des petits-enfants dont s’occuper.» Ce d’autant que cela donne la possibilité, peutêtre, de réparer des erreurs. «De nombreuses personnes reconnaissent s’être trompées avec leur progéniture et, pour le coup, essaient de ne pas refaire les mêmes bourdes avec leurs petits-enfants», relève Claudine Attias-Donfut.

Des liens qui durent

Un argument que souligne Fred, une Lausannoise de 75 ans: «Par moments, j’avais l’impression d’être une nounou sur appel et de n’être bonne qu’à ça. N’empêche que même si c’était parfois trop, ça m’a permis de remettre en place pas mal de choses. D’une part, j’ai offert à mes petites-filles tout ce que, par manque d’expérience, je n’avais pas su donner à mes enfants, auprès de qui j’ai ainsi pu m’expliquer et m’excuser. D’autre part, j’ai noué des relations très fortes et belles avec mes nanas. Ça, c’est irremplaçable. Alors non, je ne regrette pas une seconde le temps que je leur ai consacré!» Un beau paradoxe que celui des mamies…

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Créé: 25.10.2019, 10h57

Une relation gagnant-gagnant

Naître. Se reproduire pour perpétuer l’espèce. Mourir. A traits grossiers, voilà le condensé de l’existence de tout être vivant qui, selon la théorie de l’évolution, n’a d’intérêt que s’il est fécond et doit donc trépasser dès lors qu’il ne l’est plus. C’est d’ailleurs ce qui se passe chez bon nombre d’espèces, mais heureusement pas chez les Homo sapiens, où les femmes perdent leur aptitude reproductive (entendez: ont la ménopause) bien avant de décéder. Pourquoi cette forme d’exception?

De nombreux scientifiques ont essayé de comprendre. Ainsi les équipes de l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier et de l’Institut Jean-Nicod de Paris qui, à coup de simulations et de modélisations virtuelles, ont minutieusement planché sur l’affaire, avant de tirer une conclusion, en 2017: si l’humaine (sur)vit tant d’années après la perte de sa fertilité, c’est qu’elle «avantage le groupe» et «est utile à l’espèce tout entière» – notamment en termes de «protection» et de «passation des aptitudes cognitives et compétences aux petits-enfants».

Au-delà de cela, il y a aussi l’affection, note Roland J. Campiche: «C’est une facette d’une relation qui nourrit aussi le sentiment identitaire et inscrit dans une histoire qui nous enracine, enrichit l’imagination par les histoires du temps passé et stimule la réflexion sur ce qu’on veut faire de sa vie. Il convient donc de ne pas sous-estimer le pouvoir de la transmission.» Par ailleurs, ajoute le sociologue, les aînés ont aussi à apprendre de leurs petits-enfants: «Les relations intergénérationnelles sont indispensables si on veut maintenir un vivre ensemble harmonieux. Pour avoir mangé avec une de mes petites-filles pendant des années toutes les semaines, j’ai appris beaucoup sur la culture, les attentes, les expériences des jeunes d’aujourd’hui et cela a freiné fortement la tentation de dire de mon temps… C’est un privilège qui n’a pas de prix!»

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