«Marie, je veux continuer à marcher avec toi»

Le récitAlix N. Burnand est conteuse. Thanatologue, spécialisée dans les questions de la mort, elle doit vivre avec le décès brutal de sa fille en montagne, le 6 septembre.

Alix N. Burnand chez elle à Lausanne. Sur la cheminée, une photographie de Marie heureuse dans la montagne.

Alix N. Burnand chez elle à Lausanne. Sur la cheminée, une photographie de Marie heureuse dans la montagne. Image: Odile Meylan

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On s’installe d’abord au salon. Verre de blanc. Flûtes salées. Feu de cheminée. Tout dans la maison lausannoise dit que la vie est douce et, si l’on ne savait rien du drame du 6 septembre, on pourrait penser que l’automne s’annonce paisible et serein, rassurant. Nous sommes chez Alix N. Burnand, conteuse, formatrice d’adultes spécialisée dans les questions de la mort et de la façon de la vivre. Beaucoup de personnes endeuillées lui doivent d’avoir pu trouver un chemin leur permettant d’affronter la perte d’un être cher. Depuis ce début de septembre, Alix est elle-même entrée dans la tristesse et un désarroi qu’elle tente d’affronter avec ses propres «outils», comme elle dit: sa fille Marie, 36 ans, est morte en montagne au-dessus de Zinal. «Ma conviction, c’est qu’il faut faire quelque chose avec ce qui est arrivé, qu’on ne peut pas rester dans son coin. La mort existe, on meurt, chacun mourra. On s’équipe, on essaie de traverser, de chercher son chemin et de garder le col en perspective. C’est mon projet.»

Un sentier lourd et collant

Oui, c’est direct, net, franc. Mais on verra plus loin que cela n’exclut ni la tristesse ni une forme de désespoir. «Je revendique le statut de vivante. Ce n’est pas une pensée ou une interprétation, c’est un statut. J’aime mettre des mots sur les faits, sur les choses. Et je propose aux personnes dans le deuil, les endeuillés donc, des méthodes que j’ai apprises au travers de diverses expériences de vie. A leur contact, en cherchant avec eux des itinéraires pour avancer, j’ai aussi pu faire mon chemin après un divorce sévère et un immense chagrin d’amour. Car il n’y a pas que le deuil dans la vie, il y a toutes les pertes qui touchent profondément: la fin d’un amour, d’un travail, la perte de la santé.»

On passe à la cuisine. Même ambiance de sérénité à l’entrée de l’automne. Photo de Marie bondissant dans la neige posée sur un rebord, tout près des regards. «Le travail que j’ai fait avec les endeuillés m’aide dans ce qui m’arrive, car je sais ce qui m’attend. Je sais sur quel sentier marneux, lourd, collant, il faudra avancer. Je sais que ça ne va pas aller, je sais que le col, là-haut dans la montagne, est bien visible, mais que les voies pour y arriver, je ne les vois pas. Pourtant elles existent, je vais devoir faire ma propre carte topographique pour avancer étape par étape.»

Mais pour quoi, pour aller où? «Quand l’autre n’est plus là, ce qui tenait de l’autre côté ne tient plus. On peut comparer cette situation à l’état d’une maison après un tremblement de terre. Quand on la regarde, on voit sa façade, pas trop abîmée, debout, mais, quand on va ouvrir la porte, on constate que, derrière, c’est le vide, il n’y a plus rien.»

Avancer pas à pas

Mais alors, pour la maman de Marie comme pour ceux qui sont en deuil, avancer pour atteindre quoi, dans le fond? «Dans mon cas, le but est que Marie soit à nouveau là, mais autrement, bien sûr. Le lien ne meurt pas. L’attachement reste. Je prends acte du fait que ce qui était là n’est plus là, mais je prends conscience que tout ce que j’ai investi dans cette relation peut m’être redonné. Je sais que je vais y arriver. Même si le temps est devenu plus épais, même s’il n’y a plus de projet, d’élan, pas de Noël en vue, juste du brouillard. Mais je peux avancer, pas à pas. C’est ce que j’essaie de transmettre aux personnes que j’accompagne.» Alix porte au poignet de fins bracelets qui marquent les étapes. Elle est formatrice, enseignante, mais aussi et profondément mère.

«Marie, enfant, a fait ma formation continue dans l’approche de la mort. Elle est née difficilement, prise dans son cordon, pas du tout comme nous l’attendions, avec bougies et musique. Il ne lui est pas resté de séquelles, mais toute son enfance elle a eu peur de l’abandon, de la solitude, de la mort. Elle me posait sans cesse des questions jusqu’à m’épuiser, j’essayais de trouver des réponses, mais elles tombaient à plat, jusqu’au jour où, à 10 ans, elle est arrivée vers moi en sanglots, s’excusant d’avoir une terrible peur de mourir pendant la nuit. Sans ressources, je lui ai dit: «Et alors?» Elle m’a répondu: «Mais, si je meurs, ce sera affreux!» J’ai répondu: «Oui, ce sera affreux, pour nous qui resterons! Et dès lors tout est allé de mieux en mieux. J’ai appris ce jour-là qu’il fallait donner une réponse à la mesure de la question, pas mon écho à la question. Elle avait peur de la solitude. Simplement. Ce continent oublié de l’enfance m’a fait m’intéresser à ce que je fais depuis des années. Il faut arrêter de dire aux enfants que les morts sont au ciel ou dans les étoiles, qu’ils nous voient.»

Alix prend du thé. «Marie n’est plus là, je suis la mère, la preuve vivante qu’elle a vécu.» Alix évoque son cœur lourd: «J’ai en moi un gouffre immense, des douleurs dans tout le corps, mais j’accepte sa mort et je peux trouver en moi un endroit où elle a existé, où elle existera toujours. Ma vie a été transformée par la naissance de Marie, par les trente-six ans passés ensemble, mais il y a avant et il y a maintenant. Juste ou pas, c’est comme ça, ma fille est morte en montagne. On va en baver, se confronter, avec tout le côté mou et lâche qu’on porte en nous, car c’est comme ça, la vie. Ce que j’ai compris, c’est qu’on est seul à pouvoir évaluer ce qu’on vit, notre souffrance, notre tristesse. Mais on peut se donner un paysage où avancer. Il faut donner une place à la mort pour qu’elle ne prenne pas toute la place.»

La mort est aussi un terrain idéal pour la psychologie à deux sous: peut-on imaginer, dans le fond, qu’Alix N. Burnand a multiplié les études et les formations dans le domaine de la mort parce qu’il était écrit qu’un jour sa propre fille mourrait en pleine jeunesse? «C’est une grande tentation de donner un sens à tout, il faut faire très attention à cela. Se méfier des interprétations. On a grand besoin, tous, de tout relier à soi-même. J’ai été tentée de trouver un sens à la mort de Marie parce que je travaille sur ce thème, ou parce que Marie avait eu une naissance difficile. Mais non, la mort de Marie n’a aucun sens.»

Quant à Dieu, a-t-il sa place là-dedans, pour Alix, qui est fille et ex-épouse de pasteur? «J’ai eu une éducation chrétienne, mais mon Dieu n’est plus le dieu de mon enfance. Je suis de plus en plus convaincue d’une vie après la mort, mais sous quelle forme, je n’en ai aucune idée. Je sais que ma fille est ailleurs, que même si je la rejoins elle sera différente. Je me réjouis de cette suite, je suis d’accord avec le chapitre qui s’ouvre.»

Quand on est mère en deuil, quand on est Alix N. Burnand qui assiste les personnes en désarroi face à une perte, sur qui compter et s’appuyer pour passer le cap? «Sur mes tout proches, mais aussi sur moi-même, je m’épaule. Mon travail, c’est ça. Est-ce mon âme qui me guide? Disons que c’est moi. C’est comme la parabole: si les émotions sont des moutons, je suis leur berger, je les connais par leur nom et je sais m’en occuper. Je crois qu’en moi quelque chose voit, dessine les chemins à prendre, s’occupe des blessures.»

Un livre pour avancer

Une métaphore, pour dire un peu l’avenir, l’ampleur de la tâche: «Je pourrais aussi utiliser cette image: dans ma maison, une chambre s’appelle Marie, je peux l’aménager comme je veux, m’y rendre à ma volonté, aller y pleurer. Elle est encore vide, je vais l’habiter par les souvenirs, les marches que nous avons faites en montagne, la dernière en juillet, cinq jours ensemble. Je m’endors en pensant à cette marche, je ne veux pas l’oublier, elle est la signature de notre chemin commun.»

Juste avant la disparition de Marie – on pourrait appeler cela banalement la cruauté du destin – Alix N. Burnand remettait à l’imprimerie le deuxième tome des «Cahiers d’Alix», les pages d’un livre titré Deuil: mode d’emploi - De la boîte à outils au kit de survie - Trucs et astuces pour rester bien vivant. Il est passionnant. Utile. Et plein de vie. De vies.

Créé: 06.11.2016, 08h16

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