La médecine de demain passera par les smartphones

Santé Des applications pour mesurer ses paramètres vitaux, en passant par des outils médicaux connectés, la technologie s’immisce de plus en plus entre patient et médecin.

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«Aujourd’hui, on se mesure et on se documente sur sa santé. Cela permet une prise de pouvoir du citoyen sur cette dernière», explique le professeur Christian Lovis, médecin-chef du service de Sciences de l’information médicale des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).

Baptisée «quantified self» (ndlr: le soi quantifié, à savoir tous les outils qui permettent de mesurer ses données personnelles et de les partager), cette tendance est en train de changer le rapport entre le corps médical et les patients et sera l’objet d’une conférence donnée vendredi par Christian Lovis au Salon suisse de la santé.

Car depuis quelques années, les applications dévolues à la santé poussent comme des champignons. Pas étonnant qu’Apple, lors de la dernière mise à jour de son système iOS, impose d’office aux utilisateurs un outil pour répertorier vos pas, vos calories dépensées, votre indice de masse corporel, vos battements cardiaques, etc. Sans oublier la récente Apple Watch de la marque californienne et la ribambelle de bracelets intelligents et autres dispositifs à porter sur soi veillant sur votre sommeil et votre activité physique.

Mieux comprendre son corps
«Grâce à internet, nous avons libéré la connaissance. Chaque personne a potentiellement accès aux mêmes sources que les experts, poursuit Christian Lovis. Les applications mobiles nous permettent désormais de nous mesurer et d’avoir accès à nos données. En regroupant les deux, nous pouvons mieux comprendre comment fonctionne notre corps, et prendre des mesures appropriées.»

Le spécialiste y voit énormément d’aspects positifs. «Bon nombre de personnes savent qu’elles mangent mal, qu’elles ne bougent pas assez mais elles ne s’en préoccupent pas. Ces outils permettent de rendre visible l’impact de notre style de vie sur notre corps. Voir ces évolutions aide à réagir et procure de la satisfaction lorsqu’on voit les choses s’améliorer.»

Un avis que partage Jocelyn Corniche, médecin anesthésiste au CHUV et développeur d’applications médicales: «La possibilité de mettre en ligne les résultats de perte de poids ou de distance parcourue, entre autres, et de les comparer avec ceux d’amis encourage à bouger.»

Cette abondance de signes vitaux enregistrés ne risque-t-elle pas de rendre la population hypocondriaque? «Il y aura toujours de gens qui seront stressés par leurs résultats, admet Régis Le Coultre, professeur à la Haute Ecole de Santé Vaud (HESAV) et membre de la plate-forme ingénierie-santé, mais pas plus qu’avec internet. Il faut rester critiques vis-à-vis d’applications hasardeuses, comme on peut l’être vis-à-vis de certains livres sur les régimes miracle!»

«Ces outils mobiles et connectés permettent au patient de mieux comprendre sa pathologie et de mieux se soigner»

Mais sur le marché des téléphones portables et tablettes, il n’y a pas que des applications ludiques pour savoir si l'on dort bien ou si on mange assez de verdure. Il existe aussi tout un éventail d’appareils médicaux connectés qui ont une réelle influence sur la santé. «Avec un glucomètre (ndlr: appareil utilisé par les diabétiques pour mesurer le taux de glucose sanguin) ou un tensiomètre connectés, le patient a un meilleur contrôle sur son état, explique Jocelyn Corniche. Par le passé, un homme hypertendu voyait peut-être son médecin tous les mois avec sa petite feuille où il avait annoté ses tensions, aujourd’hui il peut lui envoyer ses données quotidiennement, permettant au médecin d’être plus réactif.»

Une véritable coopération soignant-soigné se met en place grâce à la technologie. «Ces outils mobiles et connectés permettent également au patient de mieux comprendre sa pathologie et de mieux se soigner, précise Christian Lovis. Aujourd’hui, seul un tiers des malades suit les consignes médicales et médicamenteuses données faute d’en comprendre les buts. Comment expliquer ce qu’est une hypertension pulmonaire à un enfant de six ans suffisamment pour qu’il suive son traitement? Cela passe forcément par des applications dynamiques et interactives.»

Préserver son capital santé
Si aujourd’hui, il paraît peu probable de demander à une grand-maman de 90 ans d’utiliser son portable pour mesurer son pouls et le transmettre à son docteur, cela ne sera plus de la science-fiction dans vingt ans. «Il va y avoir une explosion des besoins en soins, poursuit le professeur. On ne pourra pas soigner tout le monde. Chacun devra s’appliquer à préserver son capital santé et les outils mobiles seront alors indispensables. Ces technologies permettent une meilleure autonomie des patients. Comme dans les pays en voie de développement, il ne s’agit pas de donner à manger aux populations mais de leur apprendre à cultiver. C’est cet état d’esprit que devra avoir le corps médical!»

Un futur qui passera par le dossier médical informatisé disponible sur les smartphones de chacun. «De plus en plus de personnes vont vouloir s’approprier leurs données médicales et les gérer», affirme Jocelyn Corniche. Un projet pilote a été lancé à Genève l’an dernier mais peine à trouver son public. Paradoxalement, les patients craignent pour la sécurité de leurs données sur le site suisse, mais se préoccupent peu de ce que les firmes comme Apple et Google en font!


«Attention à ne pas tomber dans l’addiction»

Bertrand Kiefer, directeur du Salon suisse de la santé confirme que le quantified self va transformer la manière dont les médecins vont suivre leurs patients. Mais attention aux dérives et à la perte de contrôle sur les données enregistrées. Interview

– Quel est l’intérêt du quantified self pour tout un chacun?
– C’est une utopie de penser que le QS va repousser la maladie. En revanche, cela permet de lutter contre l’angoisse de celle-ci et d’améliorer sa surveillance. Mesurer ses performances sportives, par exemple, permet d’adopter un meilleur comportement. En ce sens, le QS est un bon outil de prévention. Attention à ne pas tomber dans l’addiction. Le plus important, c’est tout de même de vivre et de ne pas passer son temps à s’autosurveiller.

– Et quel intérêt pour les médecins?
– Savoir ce qui s’est passé chez un patient sur une longue période est un atout pour le traitement. Mais il y a tout un tas de maladies pour lesquelles constater une perte de poids ou une augmentation de la pression n’apportera pas grand-chose. Au mieux, les pathologies peuvent être détectées un peu plus tôt…

– Quelles dérives peut-on craindre?
– Le principal problème, ce sont les entreprises qui se cachent derrière! Elles ont accès à une quantité d’informations qu’elles peuvent utiliser à des fins commerciales. Il faudrait que toute cette masse de données soit en main de la santé publique et pas de Big Data!

– Que pensez-vous du dossier médical informatisé?
– C’est la suite logique, mais il faut impérativement qu’il soit centré sur le patient et que ce dernier puisse y inscrire également des données. Et non pas, comme c’est le cas qu’aujourd’hui, que seul le médecin le compile. Par ailleurs, le système doit être simplifié afin d’être utilisable par tous.

Créé: 10.11.2014, 15h22

Trois apps romandes

INFOKIDS Depuis mi-octobre, les HUG ont mis en place une application qui permet aux parents, une fois aux urgences, de visualiser l’ordre de passage de l’enfant par rapport à son degré d’urgence. Si l’attente est longue, ils ont la possibilité de quitter l’hôpital. Un SMS les préviendra, 20 minutes avant l’heure de la prise en charge, qu’il faut revenir.

ECHO112 Lancée en 2012, cette app développée par le CHUV permet d’envoyer, par simple pression du doigt, sa position au 144. Depuis 2 mois, les utilisateurs peuvent y inscrire une carte de donneur d’organes ainsi qu’une carte d’urgence qui s’affichent automatiquement sur le téléphone dès que l’usager passe la porte d’un hôpital universitaire.

MUCHACHA Créée par la HESAV. Permet de calculer son poids idéal, de connaître le terme de sa grossesse, entre autres.

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