«Plus Noël se vide d’éléments religieux, plus il rassemble»

TraditionDéchristianisé, Noël est devenu incontournable. Mais c’est aussi le seul jour de l’année où les églises sont pleines, rappelle Jörg Stolz, sociologue des religions à l’UNIL.

Le doyen de la Faculté de théologie de l’UNIL, Jörg Stolz, sur la place Saint-François, à Lausanne.

Le doyen de la Faculté de théologie de l’UNIL, Jörg Stolz, sur la place Saint-François, à Lausanne. Image: VANESSA CARDOSO

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Zéro guirlande, pas l’ombre d’une boule ou d’un bâton de cannelle. Noël ne passera pas par le bureau immaculé de Jörg Stolz, doyen de la Faculté de théologie de l’Université de Lausanne (UNIL). Pourtant, la seule évocation de cette fête fait scintiller le regard de cet ex-enfant de 47 ans, sociologue et chercheur à l’Observatoire suisse des religions. «J’adore cette période. Je trouve ça très beau. Je me rappelle, quand j’avais 7 ou 8 ans, l’excitation des décorations, l’attente interminable, le calendrier de l’Avent avec les petits sachets surprise. Aujourd’hui, je revis cette magie à travers mes enfants.»

– Vous aimez Noël, mais est-ce un sujet digne d’intérêt pour un sociologue des religions?
– C’est un sujet passionnant. Surtout parce que cette fête n’est pas seulement religieuse. Qu’est-ce que Noël? Une addition d’éléments en constante évolution. Historiquement, ce n’est pas très clair. Du point de vue des chrétiens, bien sûr, c’est la naissance de Jésus-Christ, mais ce n’est qu’au IVe siècle qu’on commence à la commémorer le 25 décembre. Auparavant, c’est à l’Epiphanie, le 6 janvier, que l’on fêtait le jour où Dieu s’incarne dans le Monde.

– Pourquoi avoir déplacé l’anniversaire de Jésus?
– C’est un acte politique qui visait à dépaganiser les fêtes populaires. Les chrétiens ont fait coïncider la naissance de Jésus avec Sol Invictus – «Soleil invaincu» –, une fête célébrée au solstice d’hiver, qui tombait alors le 25 décembre. Depuis, la signification de Noël, les coutumes, tout a changé. De nombreux éléments hétéroclites se sont mêlés à cela. L’arbre de Noël, par exemple, ou le Père Noël. Le religieux, la tradition, le commercial, tout s’entremêle.

– Comment expliquer un tel méli-mélo?
– Les sociologues considèrent les religions comme des systèmes culturels. Ces systèmes évoluent un peu à la manière des langues. De nouveaux mots apparaissent, parfois empruntés à d’autres langues, d’autres commencent à vieillir, ça change sans cesse.

– Noël s’use?
– Oui, en l’utilisant, une fête comme Noël change constamment. Encore plus vite qu’une langue, car on n’a même pas l’Académie française ou les dictionnaires pour contenir cette évolution et freiner le changement. Il n’y a pas de police de Noël. Fête païenne devenue fête religieuse, puis déchristianisée…

– Où en est-on aujourd’hui?
– Noël s’est imposé au XIXe siècle comme une fête familiale. A partir des années 1950-1960, celle-ci est devenue très axée sur la consommation, avec beaucoup de cadeaux. En ce moment, on est encore dans ce mouvement de culturalisation et de perte des éléments religieux.

– Mais le 25 décembre n’est-il pas justement le jour où les églises font le plein?
– Noël est effectivement souvent le seul moment dans l’année où les Eglises ont un contact avec leurs membres plus distanciés. En Suisse alémanique, on parle de chrétiens sous-marins: une fois par année, ils refont surface et replongent ensuite. J’en fais partie.

– Noël est-il condamné à devenir profane?
– Pour l’instant, il y a les deux mouvements. On ne sait jamais ce que sera le futur. Les Eglises pourraient trouver des moyens pour cultiver cet atout. Mais il est clair que plus Noël se vide de substance religieuse pour se résumer à des chants profanes, où on vénère le sapin plutôt que l’Enfant Jésus, plus il devient possible que des personnes d’autres cultures et religions s’y joignent. C’est un phénomène intéressant.

– Peut-on encore échapper à Noël?
– Sociologiquement, moins Noël est religieux, plus il devient multiculturel. Et plus Noël rassemble, plus il devient difficile de ne pas le fêter. Les sociologues parlent de «tipping point»: à un certain point, si vous avez assez de personnes qui font une chose, il devient très difficile, voire coûteux socialement, de ne pas faire comme les autres. Dès qu’un phénomène atteint une certaine ampleur, ça mène à l’assimilation. Dans le cas de Noël, cela passe bien sûr par les enfants. Ils se plaignent à la maison: «Pourquoi les autres enfants reçoivent-ils des cadeaux et pas moi?»

– Pourquoi est-on si généreux à Noël?
– C’est probablement une version sécularisée du message religieux. Du point de vue du christianisme, Dieu donne son fils. Cela fait partie du plan de salut de Dieu, qui s’abaisse pour devenir homme et meurt pour racheter nos péchés. Cela dit, dans beaucoup de cultures, souvent en lien avec la religion, la logique du don a une très forte fonction sociale: celle de fortifier la relation.

– Le récit de la Nativité est-il encore connu?
– C’est peut-être le texte biblique le plus connu. Beaucoup de gens ignorent en revanche qu’il s’agit d’une légende: Jésus n’est pas né à Bethléem, il vient de Nazareth.

– Noël est un redoutable révélateur de nos situations personnelles: deuils, fâcheries, séparations, solitude, tout est mis en lumière le 25 décembre…
– En général, les fêtes sont là pour ça. Elles structurent la vie, rythment l’année et nous obligent à faire le point. Le temps ne s’arrête jamais, mais nous avons besoin de dire: «Aujourd’hui, c’est ton anniversaire, c’est maintenant que tu changes d’âge», alors qu’en réalité, on change d’âge à chaque instant. De même, c’est dans des moments comme Noël ou Nouvel-An que nous avons une conscience plus élevée de ce que nous faisons, du temps qui passe, de ce qui s’est produit dans nos vies, de nos échecs et de nos succès. Là aussi, les Eglises ont une belle carte à jouer. Dans cette société tellement axée sur la réussite, un message qui dit: «Dieu va t’accepter même si tu n’as pas tout réussi, même si tu es seul, sans famille, sans argent» a toutes les chances d’avoir du succès!

Créé: 25.12.2014, 21h45

Les cadeaux du Petit Jésus

Chez les Stolz, le Père Noël n’a pas eu la peau du Petit Jésus. Ce serait même plutôt le contraire. «C’est Christkind, l’Enfant Jésus, qui apporte les cadeaux. Cette tradition familiale a été instaurée par ma femme, qui a été élevée dans la religion catholique.»
Quand ses trois enfants étaient petits, lui ou sa femme les emmenait dehors le soir de Noël pour tenter d’apercevoir le Petit Jésus: «On pensait parfois le voir rôder ici ou là, au détour d’une rue… et, quand on rentrait à la maison, on entendait tinter une cloche et on devinait qu’il venait de sortir,car les cadeaux étaient là. Une mise en scène compliquée, mais très efficace!»
Avec un grand-père pasteur, un père théologien devenu professeur de science des religions, Jörg Stolz a grandi dans une famille protestante germano-suisse où la religion, sans être assidûment pratiquée, tenait une place importante. Il se classe lui-même dans la catégorie des chrétiens «distancés». Mais à Noël, comme beaucoup de chrétiens «sous-marins», il insiste pour aller à l’église, comme lorsqu’il était enfant. «Noël, c’est comme un réservoir de symboles dans lequel on peut puiser ce qui nous convient. Très souvent, on fait comme on l’a appris chez ses parents. Chez nous, c’est très typique, on a fait un mélange de ce que les deux conjoints connaissent. Moi, j’aime qu’on aille à l’église, qu’on chante des chansons de Noël. Je cherche un certain rituel, quelque chose de festif, des éléments religieux. Cela donne de la profondeur à Noël qui, à mes yeux, ne doit pas se résumer à des cadeaux.»
Croyant? «Disons que je suis ultralibéral. Il n’y a rien que je crois en tant que contenu. Mais je comprends les personnes qui ont la foi. Pour moi, les religions sont des langages qui véhiculent des valeurs et qui disent que l’être humain n’est pas tout, que nous sommes soumis à toutes sortes de forces. Et que nous devons faire du bien.»

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