Vie de couple: de l'art de réussir sa rupture

FEMINAOn ne se sépare plus aujourd'hui comme au Moyen Âge. En cause, les codes socioculturels. Exemples avec des célèbres couples de l'époque.

«La séparation était d’abord un affront social qui offensait et salissait l’honneur d’un clan et d’une famille avant d’être une souffrance intime. Alors qu’aujourd’hui, comme on attend tout de l’amour, une rupture est souvent ressentie comme traumatisante!» <br />
Sabine Melchior-Bonnet

«La séparation était d’abord un affront social qui offensait et salissait l’honneur d’un clan et d’une famille avant d’être une souffrance intime. Alors qu’aujourd’hui, comme on attend tout de l’amour, une rupture est souvent ressentie comme traumatisante!»
Sabine Melchior-Bonnet Image: Unsplash

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Lire une époque et la décrypter par le prisme de la rupture amoureuse? L’idée peut paraître saugrenue. Elle ne l’est pas, comme le démontre superbement l’historienne Sabine Melchior-Bonnet dans son essai Les revers de l’amour (Ed. PUF). Portraits de couples emblématiques à l’appui, la pétillante spécialiste de l’histoire des sensibilités montre que les raisons et la manière de se séparer, qui varient beaucoup dans le temps, reflètent les codes culturels, religieux, sociaux et juridiques de la période à laquelle la désunion se produit.

Lutte égalitaire

«Chaque époque construit ses valeurs et ses normes affectives et donne sa propre interprétation de l’amour, note l’historienne. Au Moyen Âge, période hautement patriarcale, on se mariait au nom de la transmission patrimoniale, tout d’abord, mais aussi pour des questions de gloire, de courage ou de loyauté.» En gros, le sentiment amoureux y était considéré comme «un luxe superflu» et, dit-elle, la séparation «était d’abord un affront social qui offensait et salissait l’honneur d’un clan et d’une famille avant d’être une souffrance intime. Alors qu’aujourd’hui, comme on attend tout de l’amour, une rupture est souvent ressentie comme traumatisante!» C’est précisément les étapes de ce changement profond de paradigmes que relate la chercheuse. Non sans retracer, parallèlement, le chemin long «et pas encore terminé» de l’égalité des sexes – rappelant que si la décision de se quitter vient maintenant majoritairement des femmes, elle est restée des siècles durant l’apanage quasi exclusif des hommes.


Henri VIII et Catherine d’Aragon


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Progressivement codifié dès le IXe siècle par l’Eglise dans le but de «maintenir l’ordre social, de renforcer le lien entre les familles, d’assurer la transmission des patrimoines et de sublimer l’amour, le mariage chrétien est monogamique et a priori indissoluble». Pour le coup, à l’époque médiévale comme à la Renaissance, les procédures de nullité du mariage sont rarissimes et les séparations «de lit et de table» extrêmement difficiles à obtenir, explique Sabine Melchior-Bonnet.

Quant au contexte social, il est patriarcal, inégalitaire et rigide. De nombreuses femmes en font les frais, dont Catherine d’Aragon qui, pour des raisons purement politiques, doit épouser Henri VIII en 1509. Des années durant, le couple fonctionne, car les souverains, très pieux, acceptent les règles du jeu social: le roi fait ce qu’il veut avec qui il veut, la reine subit et obéit aux lois en vigueur et, donc, se tait. Mais voilà qu’après 20 ans d’un mariage fait de folies amoureuses pour lui et d’humiliations pour elle, Henri réalise qu’il y va de la stabilité du trône d’avoir un héritier mâle légitime. Sa femme ne peut plus enfanter? Il va s’en débarrasser et la remplacer par Anne Boleyn.

Le hic, c’est que l’annulation du mariage lui est refusée par le pape. Six ans de batailles juridico-théologiques n’y changent rien.

Se sentant bafoué, l’orgueilleux monarque contre-attaque, bien décidé à gagner cette lutte de pouvoir engagée entre lui et l’Eglise. Usant de savantes magouilles, il fait prononcer son divorce par un concile ecclésiastique anglais, épouse Anne Boleyn, rompt avec Rome en 1532 et se proclame Chef Suprême de l’Eglise et du Clergé d’Angleterre. Le pays sombre alors dans le chaos social et religieux, mais peu lui importe. Il a marqué son autorité et rétabli son honneur. Et Catherine, dans tout ça? Digne, elle ne dit mot, mais, elle sait qu’elle a le soutien de bon nombre d’Anglais qui, comme elle, réprouvent les actes de son désormais ex-mari. Amère revanche…


Louis XIV et Louise de La Vallière


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Un langage châtié, des gestes sous contrôle, des émotions réprimées et des compliments codifiés: la haute société du XVIIe siècle «mobilise ses armes pour prévenir les conflits qui déstabilisent les rapports entre les sexes», explique Sabine Melchior-Bonnet. Même si l’Eglise tente d’imposer un peu de rigueur, les mœurs sont souvent légères, surtout dans l’aristocratie, et, bien qu’il soit difficile de les comptabiliser, des enfants illégitimes voient le jour. Concrètement, les coquettes et les flatteurs hypocrites règnent en maîtres dans un siècle où la bagatelle fait loi et qui réserve la part congrue à l’engagement et à l’investissement affectif profond. A moins d’être une femme mariée (qui ne peut envisager porter l’enfant de son amant!), on batifole, on séduit, on joue à (s’)aimer et la plupart des liaisons se nouent et se dénouent avec galanterie à moins qu’un duel y mette fin.

La rupture, qui est encore le plus souvent le fait des messieurs, obéit aussi à ce régime d’amour-désamour mais elle égratigne l’orgueil plus qu’elle ne ravage le cœur. Sauf dans quelques rares cas, dont celui de la douce Louise de La Vallière. La belle, très amoureuse de son Louis XIV, a en effet beaucoup de peine à intégrer et maîtriser les codes socioculturels en vigueur à l’époque en général et à la cour en particulier. Cette sincérité, cette pureté hors-norme touchent et émeuvent le roi. Pourtant, au bout de quelques années, il se lasse et la délaisse. Au lieu de rompre clairement, il la garde à disposition et s’amuse avec elle quand il en a envie. Pour faire passer l’affaire, il lui offre un duché, ce qui ne la console pas. «A ses yeux, c’était comme les gages que l’on paie à un domestique que l’on va congédier», explique l’historienne. Toujours amoureuse, mais fatiguée de souffrir, Louise décide de ne pas s’humilier davantage et, digne, quitte la cour pour entrer au couvent.


Simone de Beauvoir et Nelson Algren


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«En 1904, année de la célébration du centenaire du Code civil français, et au moment d’en examiner la révision, un membre de la commission demanda d’ajouter le mot amour à l’article 212 qui prescrivait les devoirs mutuels des époux, fidélité, secours et assistance», rappelle Sabine Melchior-Bonnet. C’est qu’en ce XXe siècle naissant, le sentiment amoureux est reconnu comme fondement du mariage et de la relation sentimentale. Depuis quelques décennies, la société a glissé vers une tendance irréversible, le choix sans contrainte et personnel d’une ou d’un partenaire. Petit à petit, souligne la chercheuse, «le couple est investi d’une double mission, où s’affrontent des aspirations contradictoires: fonder la communauté de vie sur un lien intime et durable et préserver l’accomplissement personnel de chacun».

En d’autres termes, il s’agit de réussir à rester «libres ensemble». L’équation est certes compliquée, mais Simone de Beauvoir ne demande qu’à relever le défi avec Sartre, qu’elle connaît depuis la fin des années 1920. Douée pour le bonheur, raconte l’historienne, Beauvoir s’arrange tant bien que mal des infidélités de Sartre et se montre déterminée «à expérimenter le plus de choses possible et à maîtriser son histoire». Absorbée par son travail, notamment son combat pour l’égalité hommes/femmes, elle fait sien le slogan des féministes qui, dès le milieu du XIXe siècle, affirmaient: «Refusons d’entrer dans le jeu de la séduction amoureuse et ne nous marions plus!» Pour le coup, conséquente, elle ne veut ni mariage ni enfants. Et tant pis si ses choix personnels ne sont pas ceux de la majorité de ses contemporains, encore largement soumis à des injonctions «familiales». Pourtant, en 1947, en pleine tournée américaine, la philosophe et auteure de 40 ans tremble sur ses bases quand elle rencontre le romancier Nelson Algren. Follement amoureux l’un de l’autre, ils se laissent aller à la passion. Puis rompent. Puis se retrouvent. Rerompent. Reprennent. Etalée sur 15 ans, leur histoire pâtit notamment de deux impossibilités: pour lui, accepter la liberté de Simone; pour elle, se résoudre à entrer dans un moule social et traditionnel qui ne lui convient pas; une décision qu’elle a assumée, mais qui ne l’a pas empêchée de penser à son amant américain jusqu’à la fin de sa vie: quand elle meurt, en 1986, elle porte la bague que Nelson lui avait offerte près de 40 ans auparavant.


Lady Diana et Charles


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1980. Le monde a changé, les codes aussi. La vie de couple est désormais basée sur les sentiments, un amour idéalisé hérité des romantiques du XIXe, mais débarrassé de ses contraintes puritaines. «Lorsque la sexualité s’est affranchie des exigences de la reproduction, grâce à la contraception, note Sabine Melchior-Bonnet, beaucoup de jeunes gens ont adopté l’union libre, option souvent provisoire, sans pour autant que soit entamée en profondeur la foi dans un contrat institutionnel stable.»

Et c’est bien en cela que croit la naïve Diana Spencer quand elle dit «oui» à son prince, en juillet 1981.

Bien sûr, elle n’est pas complètement dupe et sait qu’elle va au-devant d’une vie soumise aux usages de la cour et à la froideur des conventions. Mais qu’à cela ne tienne, elle s’est engagée, elle s’adaptera et renoncera à la liberté débridée de ces années 1980 qui commencent. Prise à son propre piège – croire au conte de fées – Lady Di déchante rapidement. Comme si la Cour d’Angleterre était restée figée au XVIe siècle, Charles a le droit d’être infidèle autant qu’il veut, elle a un devoir de perfection. Respectueuse des convenances, elle souffre en silence. Au fil des ans, pourtant, elle ne veut plus jouer les victimes et, ne supportant plus d’être humiliée publiquement, décide de rendre coup pour coup. Pour frapper, elle choisit l’arme de son temps: la presse. Après avoir réussi à pousser Charles à demander le divorce, elle utilise chaque occasion pour être mise en valeur, tout rappelant les trahisons de son ex. La stratégie marche à merveille… et s’achève brutalement lorsqu’elle meurt, en août 1997. Il n’empêche qu’aujourd’hui encore, on pense à Lady Di comme à une «femme moderne» qui «a voulu vivre sa vie, être elle-même en refusant la comédie sociale. Idole du XXe siècle, elle est fille de son époque: une époque où l’amour est une composante cruciale de l’estime de soi et où l’obligation d’être heureux rend intolérable la fin de l’amour», conclut l’historienne.

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Créé: 13.11.2019, 18h42

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