Travailler heureux pour gagner plus

SociétéAprès le classement des pays les plus heureux, la quête du bonheur fait irruption dans le monde de l’entreprise.

Toutes les études le soulignent: des employés concertés et reconnus par leur hiérarchie sont plus heureux, plus productifs, davantage enclins à transmettre leurs idées. ZERO CREATIVES

Toutes les études le soulignent: des employés concertés et reconnus par leur hiérarchie sont plus heureux, plus productifs, davantage enclins à transmettre leurs idées. ZERO CREATIVES

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On le cherche partout, le bonheur. Dans la chanson, de Charles Trenet (Y’a d’la joie) en 1936 à Christophe Maé aujourd’hui (Il est où, le bonheur?). Le cinéma. La littérature. Dans les librairies, où les étals consacrés au développement personnel sont bondés (lire ci-contre). Psychiatres, philosophes et médecins le traquent. Les classements des pays les plus heureux se multiplient. Et les entreprises s’y mettent.

Le premier ministre du Bhoutan, pays qui est à l’origine de la notion de Bonheur national brut (BNB, l ire encadré), dont les critères sont plus larges que ceux sur lesquels est basé le Produit intérieur brut (PIB), lance cette année une initiative pour certifier les sociétés privées. Le Bhoutan est à nouveau à la pointe: en 1972, son roi estimait que le PIB ne prenait pas en compte d’autres valeurs que la simple addition de budgets, de chiffre d’affaires ou d’investissements. Le BNB intègre par exemple l’espérance de vie ou des indices liés à la liberté, la générosité ou l’absence de corruption.

Où se trouvent les salariés les plus heureux?

«L’idée est désormais d’obliger les entreprises du secteur privé à rendre des comptes à leurs actionnaires, mais aussi à leurs clients, à leurs employés, à la communauté et à l’environnement», détaille Tshering Tobgay, dans une tribune libre publiée par The Economist dans son édition «le monde en 2018».

Au Danemark, le Happiness Research Institute mesure depuis trois ans l’indice de satisfaction au travail, en interrogeant 2700 Danois et Danoises. Les salariés les plus heureux se retrouvent dans le secteur de la santé et du social, de l’éducation, du tourisme et de l’hôtellerie. Les plus malheureux dans l’industrie ou le commerce de détail.

Depuis plus de quarante ans, l’économiste français Henri Savall traque de son côté les «coûts cachés» des entreprises. Selon les travaux de ce gourou français, testés auprès de 1800 entreprises situées dans 42 pays et employant 110 000 personnes, une économie de 20 000 à 70 000 francs par salarié peut être dégagée.

Et Henri Savall de citer l’exemple des brioches Pasquier, une entreprise qui est passée d’un site industriel en 1984, regroupant 240 salariés, à 21 en 2016 rassemblant 4400 personnes dans cinq pays. «Ma méthode est valable aussi bien pour une entreprise prospère que pour une firme en déficit chronique», confie le Lyonnais. Comment opère-t-il? Il se rend au sein des entreprises, mais ne se contente pas d’interroger les patrons ou les cadres supérieurs, comme le font la plupart des cabinets de consultants. «En interrogeant tout le monde, nous trouvons un trésor de coûts cachés considérable, qui échappe à la comptabilité», ajoute Henri Savall. Les salariés doivent répondre à des questions sur la satisfaction que leur procure leur emploi, le stress, la gestion de leurs émotions. «Nous sommes des psychiatres de l’organisationnel», glisse la professeure Véronique Zardet, qui travaille avec le Lyonnais.

Donner la parole

Directeur général de la Fondation Aigues-Vertes, qui salarie 250 personnes à Bernex, Laurent Bertrand adopte cette méthode depuis trois ans. Il en est ravi. «Nous donnons la parole à tous nos collaborateurs, et nous leur demandons – de manière anonyme ou pas selon les thèmes abordés – ce qui dysfonctionne.» Tout est alors mis sur la table au cours d’une grande réunion. Des groupes de travail sont formés. «Les employés participent ensuite à régler les problèmes qu’ils ont eux-mêmes décelés.»

«Nous avons découvert 4713 types différents de dysfonctionnement. De véritables pathologies organisationnelles», résume Henri Savall. «Je suis assis sur un tas de coûts cachés représentant environ 4 millions de francs», sourit Laurent Bertrand en sortant sa calculette.

Selon l’enquête danoise, des employés heureux sont même prêts à s’engager de manière bénévole au service de l’image de l’entreprise. À ne pas compter leurs heures. Au contraire, les employés sans cesse contrôlés ou traités comme de serviles soldats par une hiérarchie aboyant des ordres perdent rapidement leur motivation. La productivité s’en ressent. Les salariés ne pensent bientôt plus qu’à une seule chose: trouver un nouvel employeur. Et qu’en pensent les jeunes qui se lancent dans le monde du travail? À en juger par le nombre d’étudiants (1200) qui viennent de s’inscrire à un séminaire sur le bonheur au sein de la prestigieuse Université Yale, l’ode à la joie fait partie de leurs préoccupations. Près d’un quart des nouveaux étudiants, relève le New York Times. En 316 ans d’existence, Yale n’avait jamais connu un tel succès à un de ses cours.

Médecine

«La science progresse pour réduire stress et dépression»

Chanter. Danser. Bouger. Ne manger ni trop gras, ni trop salé, ni trop sucré. Éviter de fumer. Boire modérément. Le bonheur passe aussi en suivant l’adage mens sana in corpore sano. Mais peut-on stimuler ces «hormones du plaisir», bien connues par chaque coureur de fond? Les réponses du professeur à l’Université de Genève Alexandre Dayer, directeur du pôle de recherche National Synapsy, Départements de psychiatrie et neurosciences fondamentales.

Existe-t-il une pilule du bonheur?

Non, pas pour l’instant. Mais la science progresse pour réduire le stress et les symptômes dépressifs, diminuer l’anxiété, mieux réguler les émotions négatives, augmenter la motivation, réduire la douleur et lutter contre des déficits d’attention et de concentration… Avec tout cela, sans atteindre la plénitude, on peut du moins mieux profiter de la vie.

Et sur quels «produits» s’appuie-t-elle pour faire tout cela?

Pour l’instant, grâce à des substances qui modulent les neurotransmetteurs neuromodulateurs, comme la sérotonine, la dopamine et la neuroadrénaline ou encore grâce à des dérivés d’opiacés. Les projets scientifiques actuels, tels que le NCCR Synapsy*, essaient de comprendre comment ces substances agissent sur les circuits cérébraux pour moduler la neuroplasticité cérébrale et favoriser des adaptations cognitives et émotionnelles aux nombreux stress contemporains auxquels nous sommes confrontés quotidiennement.

Et laquelle de ces substances pourrait être qualifiée «d’hormone du bonheur»?

Aucune d’entre elles ne correspond vraiment à cette idée. Par contre, la dopamine est intimement liée aux circuits de la récompense et du plaisir. La recherche animale a pu notamment démontrer que la dopamine agit comme un véritable signal qui prédit la récompense et qui est donc une clé pour l’acquisition de nouveaux apprentissages. On sait aujourd’hui qu’une augmentation trop élevée de dopamine est à la base de nombreux phénomènes addictifs, allant de la prise incontrôlée de drogues illicites aux addictions aux jeux vidéo.

La dopamine ne va pas se retrouver demain au supermarché?

Non. Par contre, de nombreuses substances addictives modulent les taux de dopamine et sont régulièrement consommées, tels que la cocaïne, les amphétamines, les opiacés, la nicotine, le cannabis et bien d’autres encore. Les propriétés addictives de ces substances sont telles qu’elles génèrent des problèmes de santé publique, comme en témoigne l’épidémie actuelle de morts aux États-Unis suite aux overdoses de dérivés d’opiacés. Il est donc nécessaire qu’un suivi médical encadre l’utilisation de substances neuromodulatrices pour éviter des utilisations dangereuses pour la santé. * Pour en savoir plus: www.//nccr-synapsy.ch

(24 heures)

Créé: 03.02.2018, 10h41

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