Vieillir chez soi: un pari qui passe par la connexion

GenèveLes EMS ne pourront pas absorber le boom des seniors. La technologie débarque en renfort. Enquête.

L’infirmière en chef de l’EMS Les Mouilles, Pascale Covin, tient dans ses bras le bébé phoque robotisé Paro. C’est le deuxième établissement genevois à en avoir fait l’acquisition.

L’infirmière en chef de l’EMS Les Mouilles, Pascale Covin, tient dans ses bras le bébé phoque robotisé Paro. C’est le deuxième établissement genevois à en avoir fait l’acquisition. Image: Laurent Guiraud.

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En 2040, le nombre de personnes de plus de 80 ans aura doublé. La durée de vie augmente, et avec elle les cas de troubles cognitifs et une médicalisation croissante. Le Département de la santé déclarait en mars: «Le Canton ne pourra pas développer linéairement l’équipement sanitaire pour le faire correspondre aux nouveaux besoins.» Il manquera des places en EMS et du personnel: l’Etat estime qu’il faudra recruter entre 450 et 800 professionnels chaque année; on en forme actuellement le tiers. Pour affronter ce défi, il privilégie le maintien à domicile. Et les nouvelles technologies sont sur les rangs pour y contribuer: les gérontechnologies, soit des dispositifs d’assistance pour les seniors, du bracelet-alarme au robot.

«L’habitat est l’un des grands enjeux des prochaines décennies, on ne pourra pas accueillir tous les seniors dans des EMS, soutient Christophe Dulex, secrétaire général de la Fédération genevoise des établissements médico-sociaux (Fegems). Les gérontechnologies sont devenues incontournables pour garder les aînés plus longtemps à domicile ou dans les IEPA (immeubles avec encadrement pour seniors).»

En quoi peuvent-elles être utiles? «Les besoins des aînés à domicile sont essentiellement sécuritaires», répond Luigi Corrado, directeur des services généraux à l’imad (institution genevoise de maintien à domicile) et responsable du groupe de travail au sein de la Société suisse de gérontologie. Et dans ce domaine, les outils ne manquent pas. Pour réduire les risques de chutes, à l’origine de 1000 décès par an en Suisse, il existe notamment des déambulateurs intelligents «dont un projet développé par l’Université de Genève avec l’imad, continue le responsable. Un des buts est d’anticiper les obstacles grâce notamment à des caméras intégrées.» Certains modèles sont même équipés de GPS. Autre exemple: des capteurs nichés dans le matelas activent un chemin de leds jusqu’à la salle de bains lorsque le senior se lève la nuit. Le système est en test dans un EMS genevois.

Et si chute il y a, divers systèmes font office d’alarme. Comme les traditionnelles montres-bracelets qui permettent à l’aîné d’appeler de l’aide. Les modèles récents intègrent même un accéléromètre – qui détecte une forte accélération comme une chute – et alertent automatiquement les secours. «Des capteurs peuvent aussi être placés sur la porte d’entrée et si elle n’a pas été ouverte pendant plus de vingt-quatre heures – la durée peut être calibrée – une alerte est déclenchée.» Des IEPA genevois en sont déjà équipés. Enfin, capteurs et caméras peuvent détecter l’absence prolongée de mouvement dans une pièce et indiquer par exemple que l’aîné est à terre.

D’autre part, ajoute Luigi Corrado, les besoins des aînés sont aussi d’ordre communicationnel, pour rompre l’isolement. «Des produits comme des tablettes numériques permettent d’entrer en contact visuellement avec les proches. Cependant, il primordial de partir des besoins de l’aîné afin que les outils correspondent à ses attentes.»

Résidents géolocalisés par Wi-Fi

Dans les EMS également les gérontechnologies ont commencé à faire leur nid. Pour des questions sécuritaires surtout. La Maison de Vessy, par exemple, est équipée depuis deux ans de Wi-Fi et ses résidents portent un bracelet qui permet de les géolocaliser.

«Vessy est une maison ouverte, il y a un risque qu’une personne souffrant de démence sorte et se perde, explique Christophe Dulex, qui fut directeur de cet EMS. Une personne disparue mobilise plusieurs soignants et cela peut arriver cinq à six fois par jour!» Un système de localisation a donc été mis en place. «Le résidant peut appeler à l’aide où qu’il soit, nous savons où aller le chercher et nous savons s’il a dépassé un certain périmètre. C’est une alternative à l’enfermement ou aux médicaments, et cela offre une autonomie à la personne.» Mais cela reste une mesure de contrainte… «Le système peut être adapté en concertation avec l’aîné et sa famille, précise l’ex-directeur. Sur les 200 résidants de Vessy, deux ont refusé ce système.»

Autre technologie d’optimisation de la sécurité: le tapis sonnette. «Quand le résidant se lève de son lit et touche le tapis, le soignant est averti qu’une personne est debout et qu’il doit être attentif, rapporte Juliette Dumas, responsable de formation à la Fegems. A la Maison de Vessy, il y a six soignants-veilleurs la nuit, ce système permet une meilleure surveillance.»

Les technologies ciblent les seniors mais pas seulement; elles s’invitent aussi dans les prérogatives des soignants. Certains robots assurent déjà des tâches ménagères, comme transporter du linge et acheminer des chariots repas. Intéressant, selon Christophe Dulex, «notamment dans des périodes d’économies où la dotation en personnel ne va pas augmenter. Les minutes passées à acheminer les repas pourraient être réinvesties aux côtés des résidants.» Des robots qui remplacent le soignant dans des tâches physiques éprouvantes, comme transporter un patient du lit à un fauteuil, existent déjà au Japon. Enfin, des robots de compagnie proposant des interactions – comme le phoque Paro (lire ci-dessous) – et des animations se développent: deux EMS vaudois ont adopté un humanoïde qui chante et anime des séances de gym et des jeux.

«L’Etat va devoir légiférer»

Et si ces machines, à terme, finissaient par remplacer le soignant? Pour le secrétaire général, ces craintes sont légitimes. «Mais il est primordial que ces technologies demeurent des compléments. Les patients ont besoin de contact humain sinon on contribue à augmenter leur isolement social!» Juliette Dumas ajoute: «Certains résidants n’arrivent plus à s’exprimer, un robot n’est pas capable d’interpréter l’ensemble des signes non verbaux, comme une crispation du visage qui indique la douleur par exemple.»

Le recours à ces technologies pose aussi d’autres questions: la sécurité s’obtient-elle au détriment de la liberté? «Certains crient au scandale, d’autres y sont favorables, résume Luigi Corrado. Il faut établir un cadre pour éviter des dérives, éviter que l’utilisation de ces outils ne soit dictée par des intérêts commerciaux et que les plus démunis n’y aient pas accès.»

Et le responsable de citer en exemple les pays du Nord, dont le Danemark, «où les technologies de soutien aux seniors sont intégrées dans les offres globales de soins à domicile». Alors qu’en Suisse, il existe de grandes disparités dans l’offre de maintien à domicile. «Notre canton est très en avance, l’Etat encourage le recours aux gérontechnologies dans sa politique en faveur des personnes âgées confrontées à une perte d’autonomie.» Il relève toutefois «qu’un frein demeure dans la prise en charge financière de la prestation de téléassistance par les assurances-maladie, même si l’Etat fait des grands efforts en la subventionnant. Il faut donc travailler pour une meilleure reconnaissance de cette prestation au niveau national.»

Créé: 14.06.2016, 09h39

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Les seniors en chiffres

Selon des chiffres avancés par le Conseil d’Etat, en 2040, le nombre de personnes de plus de 80 ans aura doublé. Les plus de 65 ans représenteront quant à eux plus de 20% des habitants du canton.
Le Département de la santé accompagne 14 projets de construction d’IEPA, qui devraient ouvrir au cours de la période 2016-2019, pour un total de 734 logements.

Aujourd’hui, les coûts de la politique publique cantonale en faveur des personnes âgées en perte d’autonomie s’élèvent à 630 millions de fr. par an, ils augmenteront de 117% d’ici à 2040.

A Genève, le nombre de personnes avec troubles cognitifs liés à l’âge devrait passer de 6500 à 13'000 d’ici à 2040. En Suisse, l’Observatoire de la santé estime que le nombre de malades souffrant de l’alzheimer devrait passer de 125'000 cas à 218'000 en 2030.

Paro, le bébé phoque robotisé pour les aînés

Il ouvre ses grands yeux noirs. Bat des cils, bouge la queue, dodeline de la tête avec ses grandes moustaches. Et émet quelques petits cris de satisfaction lorsqu’on lui fait une caresse sous le ventre. Paro, 2,5 kilos, est un bébé phoque. Mais sa fourrure est synthétique et ses entrailles électroniques. L’EMS Val Fleuri a acquis ce robot thérapeutique il y a un an, pour 5000 francs. Aujourd’hui, d’autres établissements genevois songent à l’adopter, l’un a déjà sauté le pas: l’EMS Les Mouilles, au Petit-Lancy, en février.
Grâce à des capteurs placés sous sa fourrure, Paro réagit à l’environnement, aux sons et aux gestes. Ainsi, il répond aux caresses ou à son nom par des petits cris – enregistrés avec un véritable phoque – et par des mouvements. Il peut même s’endormir s’il se «sent» bien. A contrario, il va manifester son mécontentement si on est trop brusque. «Il réagit comme s’il avait mal et pousse des cris stridents, c’est très désagréable!» raconte Pascale Covin, infirmière-chef. La peluche robotisée est essentiellement utilisée avec les patients souffrant de démence. «C’est un outil de travail, continue la responsable. Des études ont montré que le contact avec Paro stimule les interactions et peut réveiller des émotions, libérer la parole. Le contact avec lui en apaise aussi certains et calme des crises d’anxiété. Cela peut être une alternative aux médicaments.» Elle précise: «Mais Paro ne fonctionne pas avec tous les résidents, certains n’en veulent pas.» Elle-même n’était pas convaincue au début. «J’étais un peu réticente. Puis, j’ai vu les interactions qu’il permettait de créer et son effet apaisant!» Le bébé phoque n’est jamais laissé sans surveillance. «Il sert de lien entre le soignant et le résidant et ne prend pas la place des professionnels. Nous avons été formés pour l’utiliser au mieux.»

Pourquoi ne pas proposer un vrai animal? «Avec Paro, il n’y a pas de risques d’allergies ou de griffures. D’autre part, certains patients sont brusques, ils pourraient blesser l’animal.» Proposer une peluche à des aînés, n’est-ce pas les infantiliser, n’est-ce pas une régression? Christophe Dulex, secrétaire général à la Fegems, répond: «Paro est un objet transitionnel comme peut l’être une peluche pour un enfant. Il y a une forme de régression dans la maladie, mais donner une peluche n’est pas une posture régressive, on accompagne la personne là où elle est, en fonction de ses besoins. Ceux-ci ressemblent à ceux d’un enfant, et alors?»

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