Mes voisins, ces gens bizarres

FEMINAPourquoi supporte-t-on de moins en moins son voisinage?

«Trois quarts des gens jugent en effet important d’avoir de bonnes relations de voisinage», estime Jean-Yves Authier, professeur en sociologie urbaine à l’université Lyon 2. Pour autant, précise ce dernier, seulement «un quart se dit en très bons termes avec ses voisins».

«Trois quarts des gens jugent en effet important d’avoir de bonnes relations de voisinage», estime Jean-Yves Authier, professeur en sociologie urbaine à l’université Lyon 2. Pour autant, précise ce dernier, seulement «un quart se dit en très bons termes avec ses voisins». Image: Unsplash

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On recense des réseaux sociaux (comme Nextdoor), des applications dédiées (comme Smiile), et même une bringue annuelle (la Fête des voisins). De plus en plus d’initiatives voient le jour pour encourager et entretenir les relations de voisinage. Le concept, presque paradoxal, interroge: pourquoi cette débauche de technologie ou d’énergie pour rapprocher des gens vivant déjà à quelques mètres, voire quelques centimètres les uns des autres? «Ces espaces artificiels de convivialité, numériques ou physiques, montrent bien que les rapports entre voisins ne vont plus de soi aujourd’hui», constate Hélène L’Heuillet, psychanalyste, philosophe et auteure du livre Du voisinage: Réflexions sur la coexistence humaine (Ed. Albin Michel).

En 2019, il y aurait donc quelque chose de pourri au royaume des voisins ou, du moins, quelque chose de pas très clair. Certes, rares sont les personnes qui désirent habiter au milieu d’individus qu’ils abhorrent. «Trois quarts des gens jugent en effet important d’avoir de bonnes relations de voisinage», estime Jean-Yves Authier, professeur en sociologie urbaine à l’université Lyon 2. Pour autant, précise ce dernier, seulement «un quart se dit en très bons termes avec ses voisins». Et alors que, sur le papier, les résultats des enquêtes sociologiques paraissent souvent montrer qu’une majorité de gens s’entendent assez bien avec leurs semblables: «En privé, on entend plus facilement des histoires de conflits», souligne Luca Pattaroni, sociologue à l’EPFL.

Des différences qui éloignent
Un certain décalage entre désir et réalité apparaît ainsi dans les diverses enquêtes scrutant les atomes plus ou moins crochus entre les habitants mitoyens. Selon une étude du comparateur en ligne Comparis.ch, menée en 2017, deux Suisses sur trois nourrissent une animosité à l’endroit d’au moins un de leurs voisins. Quant à la fameuse Fête, elle suscite plus d’articles dans les médias que d’apéros, puisqu’un quart des personnes concernées y participe.

Pour Luca Pattaroni, ces tensions palpables s’expliquent par l’évolution qu’a connu le voisinage ces dernières années. «La diversification des modes de vie a clairement un impact sur la qualité des rapports entre ménages. Les rythmes de travail des uns et des autres se sont complexifiés, parfois en décalage, parfois même en contradiction entre eux.» Ce qui concourt à engendrer de l’incompréhension, de la méfiance, de l’énervement et, dans certaines configurations, des ressentiments. «Une personne qui a récemment emménagé dans mon immeuble laisse le voisinage assez désemparé, raconte Didier, locataire à Fribourg. Jusqu’ici, tout le monde se saluait et faisait l’effort de se dire un petit truc en se croisant dans le couloir ou l’ascenseur. Or, ce nouveau venu quasi invisible, déjà installé depuis un an, ne semble pas partager cette philosophie. Il ouvre à peine la bouche en nous voyant et rentre vite dans son appartement ou sa voiture. Entre voisins, nous avions aussi parfois l’habitude de laisser une petite boîte de chocolats sur le paillasson au moment des Fêtes, avec un petit mot gentil. Cette personne en a reçu comme les autres mais, en revanche, ne s’est pas manifestée pour dire merci à quiconque… ça devient assez agaçant. A croire qu’on est invisible.»

D’ailleurs, de l’énervement au coup de sang, il n’y a souvent qu’un pas, ou plutôt, un bruit de pas. Car la mèche la plus fréquemment explosive entre voisins, ce sont les décibels. Si le tempérament d’ours en hibernation du voisin de palier peut donner des boutons, tous les sondages récents montrent que les nuisances sonores, du moins jugées comme telles, sont les premières causes de conflits de voisinage. Et ça ne risque pas de s’arranger: avec le temps, nos tympans sont devenus de moins en moins tolérants envers les sons émis par nos congénères. Il y a pile 30 ans, une étude du Crédoc, un institut français spécialisé dans l’étude du mode de vie des citoyens, révélait que 43% des habitants étaient incommodés par le bruit présent dans l’environnement de leur domicile. En 2007, selon le baromètre santé-environnement, réalisé en France, le chiffre atteignait les 50%. Plus encore, désormais, deux tiers des individus se plaignent des nuisances sonores chez eux, constate un sondage TNS-Sofres.

Allergiques aux autres
Enfants qui jouent et qui crient, repas d’amis sur le balcon, aspirateur le matin, télé l’après-midi, chaîne hi-fi le soir, ébats amoureux la nuit… toutes les situations et les objets de la vie quotidienne peuvent soudain s’imposer comme des bourreaux d’oreilles. «Depuis une bonne décennie, on assiste au développement d’une sorte d’allergie généralisée à autrui et les relations de voisinage s’en ressentent, analyse Hélène L’Heuillet. Le bruit devient une obsession. Or, il est forcément une des contraintes de l’habitat de masse, inhérent, à un moment ou un autre, à toute vie en communauté. Toutefois, il est de plus en plus perçu comme agressif, même quand, objectivement, le voisin incriminé n’exagère pas et qu’il s’agit simplement du bruit de la vie. Un pas entendu au-dessus dit aussi qu’on n’est pas seul et cela, finalement, devrait rassurer.»

Sauf que, justement, la tendance est plutôt au sentiment d’être un Robinson Crusoé chez soi. La raison de ce repli? Le domicile est devenu une véritable valeur refuge dans un monde pas tendre tous les jours, fait remarquer Luca Pattaroni. «Il y a aujourd’hui une volonté de préserver son chez-soi. Le stress du quotidien en hausse, l’impression d’être de plus en plus sollicité, vont avoir pour effet de sacraliser le logement. Cela va engendrer une sensibilité accrue lors d’intrusions, réelles ou vécues comme telles.» Un phénomène de repli sur soi qui, par un effet pervers, peut même augmenter le volume et la fréquence des nuisances sonores: puisqu’on est le roi de son sanctuaire, pourquoi ne pourrait-on pas en jouir comme on l’entend? «Ma femme et moi avons été en conflit pendant des mois avec notre voisin du dessous, un jeune homme aux mœurs très fêtardes, raconte Stéphane, un Yverdonnois de 41 ans. Malgré nos discussions répétées à ce sujet, cette personne a persisté dans ses habitudes, invitant régulièrement beaucoup de gens et mettant de la musique très fort jusqu’à tard dans la nuit. Il ignorait nos plaintes et celles des autres locataires. L’épilogue de tout ça, ce fut un procès et un déménagement pour fuir cet environnement toxique.» Le chez-soi comme lieu d’exercice privilégié de la dictature du moi?

«Il y a en effet deux manières d’être inhumain: se croire seul au monde et ne pas supporter que l’autre existe. De nos jours, c’est comme si l’altérité ne faisait plus partie de nos schémas mentaux.» Hélène L’Heuillet, psychanalyste et philosophe

Cette négation d’autrui peut aller jusqu’à s’exprimer violemment: disputes homériques, haine perpétuelle, voire bagarres, et même meurtres dans certaines situations d’animosité extrême. «Il y a quelques années, alors que j’habitais en France, deux de mes voisins se détestaient à cause de conflits autour des places de parc. Un jour, une voiture vint se garer où il ne fallait pas et ce fût la goutte d’eau de trop. Les deux voisins se sont vivement disputés dans la rue. L’un est rentré chez lui et est ressorti avec un fusil, avant de tirer. On a frôlé le meurtre. J’étais tellement traumatisée que j’ai quitté ce quartier le plus vite possible.»

Bons pour le cœur
Si toutes les tensions de voisinage ne se terminent heureusement pas en drame, elles sont cependant souvent inspiratrices des sentiments les plus vifs. Et ce n’est pas un hasard, enchaîne la psychanalyste et philosophe. «On peut faire une analogie pertinente entre les relations amoureuses et les relations de voisinage, car les processus, au fond, sont assez similaires. On y trouve des enjeux de narcissisme, d’intimité, d’identité de soi et c’est pourquoi les rapports entre voisins sont parfois si passionnels. Notre attitude vis-à-vis d’eux nous renvoie à notre rapport à l’autre en général, à des choses archaïques présentes en nous. Au lieu de perpétuer certains schémas conflictuels avec nos voisins, nous ferions mieux de réfléchir à nos comportements afin d’en tirer des enseignements sur nous-mêmes.»

Bien s’entendre avec ses voisins ne présente en effet que des avantages. À commencer par des bénéfices pour la santé. Oui, nos voisins de palier nous font du bien. Dans un article publié par le Journal of epidemiology and community health, des chercheurs Américains avancent qu’être en bons termes avec son voisinage permet de réduire les risques de maladies cardiovasculaires. Il y a aussi fort à parier que découvrir notre voisin, cet inconnu, nous offre des nuances supplémentaires dans la palette des rapports humains que nous pouvons avoir, dixit Hélène L’Heuillet. «Les voisins apportent quelque chose que les amis et la famille n’apportent pas, il y a une vraie spécificité de cette relation. Le voisinage conduit à une rencontre souvent inattendue, car en se renouvelant au fil des années, il empêche la formation de l’entourage miroir, celui qu’on choisit parce qu’il nous ressemble, et nous force à accepter l’altérité. L’inconnu nous permet toujours de découvrir des facettes inexplorées en nous-mêmes.» Sans parler des services bien utiles que peuvent nous rendre nos voisins. «Ils sont parfois vus comme une véritable ressource, relève Jean-Yves Authier, puisqu’ils peuvent ponctuellement garder les enfants, ou dépanner alors qu’on cuisine ou bricole.»

Sortir de l’entresoi
Dans certains cas, les rencontres de voisins ne sont pas si fugaces. En 2016, Julia et Marco, fin quarantaine, ont sympathisé avec les nouveaux arrivants de l’étage du dessous, Marianne et Anthony, des trentenaires. Depuis, malgré la différence d’âge, de discussions improvisées sur le palier en apéros, et d’apéros en repas au restaurant, ils sont devenus de véritables amis. «On entendait parfois un léger bruit de leur part, des pas sur le parquet, ou les basses de leur home cinéma le soir, mais lorsqu’on est en très bons termes, on ne se sent pas dérangé ou agressé par ça, explique Anthony.» Si Julia et Marco ont aujourd’hui déménagé pour acheter un appartement, le quatuor continue à se voir régulièrement, venant garder leurs chats respectifs pendant leurs absences. Ils projettent même des vacances ensemble. «Le voisin fait partie de notre habitat, c’est-à-dire ce à quoi on tient le plus, et il devient un peu une partie de nous-même, qu’on le veuille ou non», observe Hélène L’Heuillet. Dès lors, autant apprendre à apprécier ce morceau de nous qu’on noie trop souvent dans le flux de la routine.

Créé: 10.08.2019, 10h04

Interview

«C’est l'inconnu qui nourrit les conflits» Isabelle Raboud, médiatrice et formatrice à l’association de médiation de Genève (ASMÉD)

Comment expliquer qu’on recense autant de conflits entre voisins?

Un tiers des gens trouvent que quelqu’un dans leur voisinage fait trop de bruit. La qualité de l’isolation, même dans certains logements récents, a parfois sa responsabilité. Toutefois, ce sont surtout les modes de vie différents et de plus en plus mélangés qui sont à l’origine des tensions. Tandis que de jeunes parents entendent vivre du bon temps en famille de 19 à 22 heures, une personne âgée, elle, peut se coucher à 21 heures et désirer du silence. Les ménages avec enfants semblent ainsi être ceux qui cristallisent le plus de reproches.

Quel profil ont les voisins ayant tendance à être conflictuels?

Lorsqu’on examine les tensions en surface, le bruit excessif et les mauvaises odeurs semblent être la cause principale des disputes. Toutefois, en creusant un peu, on s’aperçoit que c’est surtout le fait de ne pas connaître ses voisins et de ne pas savoir communiquer avec eux qui engendre des ressentiments. On projette des fantasmes sur les intentions de l’autre, on se construit un imaginaire. Ce sont souvent des différences perçues qui déclenchent ce réflexe de rejet, car quand on connaît bien son voisin, on est plus tolérant. Et puis, certaines personnes n’arrivent à entretenir des relations avec les autres que par le conflit. Echanger de façon constructive, communiquer au quotidien, au lieu de taper dans le plafond, cela demande de l’effort et aussi du courage. Rester dans sa colère permet de ne pas quitter sa zone de confort.

À quoi sert une médiation dans ces conditions?

Elle est surtout indiquée avant que l’atmosphère dégénère. Dans nombre de situations, la responsabilité du conflit est partagée, même si chacun accuse l’autre de tous les maux. La discussion permet parfois aux deux belligérants de découvrir des choses chez l’autre et de mieux comprendre le contexte, mais encore faut-il que la rencontre ait lieu. L’année dernière, sur 26 demandes de médiation, seulement huit cas ont vu les deux parties accepter de venir discuter ensemble. Beaucoup d’individus ne veulent même pas commencer la moindre autocritique et préfèrent demeurer dans la confrontation de tous les jours.

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