Des couleurs des souks au bleu de Majorelle, Marrakech étincelle

Par monde et par VaudÀ Marrakech, au détour de la médina et loin de la ville nouvelle, des petits quartiers pittoresques font sentir le pouls des Marrakchis. Balade.

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La «Perle du sud marocain» se dresse au pied des montagnes de l’Atlas. Ville nimbée de senteurs et de couleurs, Marrakech est un mirage suspendu entre passé et présent. Et résonne schizophréniquement de l’agitation de ses vieux quartiers, des derbs traversés d’appels à la prière ou de musiques traditionnelles du Rif autant que des derniers tubes de pop locale.

Découvrir la quatrième plus grande ville du Maroc laisse rarement son visiteur indifférent. Pour le pire – qui ne se souviendra pas à vie de l’odeur pestilentielle du quartier des tanneurs? – ou pour le meilleur, avec ses riads aux parfums de Mille et une nuits, les nombreuses richesses de cette ancienne cité impériale et, surtout, le dépaysement que garantit cette porte d’entrée touristique vers le Maghreb, à seulement 3 heures d’avion de Genève*.

Longtemps, la ville rouge – qui doit son surnom à la couleur que prennent ses remparts et la médina au soleil couchant – a souffert de la réputation qu’ont bien voulu lui donner les vendeurs insistants des souks et autres petits arnaqueurs. Les bons jours, les «gazelles» étrangères ont désormais un peu moins de chance de subir des assauts harceleurs. Et – surtout quand la police touristique, mise en place en 2011, veille au grain – les filous des rues lâchent parfois la grappe aux touristes perdus dans les méandres du gigantesque marché qui structure la ville historique.

C’est que, depuis quelques années, dans un pays qui affiche une croissance positive, Marrakech est en pleine mutation. Redevenues à la mode pour une jet-set internationale, certaines avenues modernes alignent les restaurants et clubs qui, jusqu’au bout de la nuit, feraient presque oublier que, plus loin, l’alcool est rigoureusement interdit, les robes ne quittent pas les chevilles et la journée s’égraine au rythme des mosquées. Car, finalement, le Printemps arabe a laissé peu de traces tangibles pour un spectateur de passage. En a-t-il véritablement laissé quelque part? Les cheveux des femmes restent la plupart du temps voilés. Le salaire moyen dépasse rarement les 300 euros. Et les velléités de transformation de la société marocaine défendues par le roi Mohammed VI buttent toujours contre la silencieuse et patriarcale hchouma ou les interdits religieux haram. Toute une réalité que se charge bien de faire oublier les centaines de palais et riads merveilleux, transformés en restaurants ou maisons d’hôtes pour un tourisme qui frise la masse en sa plus haute saison.

Qu’à cela ne tienne! Ne vient-on pas, justement, à Marrakech pour s’offrir, souvent à moindres frais, un peu de bruit et de bagout, pour goûter aux cultures arabe et berbère sans devoir se lancer dans une plus longue expédition, pour flatter des papilles et des pupilles friandes d’exotisme? La destination – l’une des meilleures au monde selon certains – est, dans ce registre, idéale. Et quand le visiteur souhaite s’éloigner des sentiers battus par les guides, il suffit de se laisser perdre un peu plus au détour d’une ruelle pour, très vite, sentir battre le pouls d’un Maroc bien moins lissé que sur les cartes postales. D’un Maroc aussi populaire quoique bien moins effervescent que celui de la place Jemaa el-Fna – passage obligé, en début de soirée, pour découvrir les troupes théâtrales, danseurs et autres charmeurs de serpent qui, depuis des siècles, font perdurer les folklores du pays.

Plongée dans les derbs

Besoin d’une dose d’authenticité (voire de calme) après une journée dans les souks? Ras le bol des babouches, ustensiles en cuivre et autres bibelots artisanaux figés dans des formes d’un autre temps? Quand la visite des incontournables vous en a mis plein les yeux – avec une mention spéciale pour le palais Bahia et la médersa Ben Youssef, l’école coranique dont la fermeture pour rénovation devrait durer encore plusieurs mois –, il ne faut pas hésiter à pousser le pas vers quelques derbs (mini-quartiers) qui relient, côté ouest, la médina à la ville nouvelle, Guéliz. Les étals de légumes y fleurissent sur les pavés. Les artisans tiennent stand; les femmes papotent, quant à elles, à la sortie du hammam. Ici, les terres cuites, par exemple, se négocient bien moins chères que du côté des souks. Elles n’attendent, surtout, que d’être enfournées plutôt qu’exposées sur une étagère.

Une balade dans le quartier de Bab Doukkala – à la découverte du très tranquille derb Essamour, du lacis du derb Dekah ou des passages du derb El Halfaoui – permet cette prise directe avec les Marrakchis. L’ambiance est populaire mais tout à fait sécure. À pied, on est à moins de cinq minutes de certains sites majeurs de la vieille ville. En une petite demi-heure à peine, il sera même possible de quitter la médina pour rejoindre Guéliz et les lieux qui ont noué l’histoire d’amour entre Marrakech et l’un de ses plus illustres hôtes, Yves Saint Laurent.

Dans ces derbs, les réalités socio-économiques sont parfois criardes. Le touriste, d’ailleurs, n’est plus nécessairement roi. La visite s’effectue donc sans son œil rivé dans l’objectif. Et, quand elle n’est pas réclamée spontanément par un habitant lui-même, la photo se négocie poliment. Avec le risque couru d’un net refus. Pas grave! Cette virée remplit le visiteur de souvenirs pittoresques qui ne s’alignent pas en trophées. Ils se mesurent en fragrance, se dégustent sur le pouce, se déclinent en couleurs. Du côté des bouchers, le rouge se fait sang quand la lame tranche la gorge des poulets. Jaune, vert, violet, rose, orange… animent le marché maraîcher. Les teintes se déclinent en gammes. Sans aucun bleu au programme? À Marrakech, quand on quitte le ciel des yeux, un seul bleu imprègne durablement le visiteur: celui imaginé par le peintre Majorelle, celui qui donne son nom au jardin où repose YSL, havre de paix et sublime écrin de verdure à deux pas du nouveau (et réussi) musée dédié au célèbre couturier français. Fin de cette balade qui, en moins d’une heure, a fait défiler sous les yeux du badaud tout Marrakech, cette perle du sud tissée de contrastes par-delà les siècles.

* Il est possible de trouver des vols aller-retour dès 100 fr., avec Easyjet ou Swiss.


Les «moul farnatchi», gardiens du feu, veillent sur la médina

Accroupi à côté du foyer, Mohamed Essoudani, le «moul farnatchi», lance une poignée de sciure dans le feu qui chauffe l’eau du hammam. À gauche, le pot de terre cuite avec la «tanjia» cuira bientôt, placé dans les braises.

De la musique s’échappe par une porte entrouverte juste à côté de la mosquée Ben Youssef, au cœur de la médina. Il faut oser la pousser, le visiteur est le bienvenu. À l’intérieur il fait sombre et encore plus chaud que dans la rue en ce matin de juillet. Les yeux mettent un moment à s’habituer. Petit à petit l’espace se dessine. Une raie de lumière venant du toit guide le regard en contrebas comme un spot de cinéma. Là, un homme accroupi vêtu d’une djellaba rouge jette régulièrement une poignée de sciure dans un feu ardent. Un nuage d’étincelles illumine son visage. Il s’appelle Mohamed Essoudani, il est moul farnatchi, littéralement maître du feu. Il entretient le foyer qui chauffe l’eau du hammam traditionnel adjacent, tous les jours de 7h à 23h. Originaire d’un village au sud de Ouarzazate, Mohamed travaille au coin du feu depuis ses 14 ans. D’abord comme aide, puis comme maître des lieux.

Le four est un lieu de rencontre toujours ouvert. Les habitants du quartier y apportent des pots en terre contenant la tanjia. Ce plat à base de viande doit mijoter à l’étouffée sur les braises du foyer du hammam durant au moins sept heures.

Ce matin-là, un groupe de musiciens jouent du guembri (instrument à cordes pincées) assis sur le tapis, à droite de l’entrée. Mohamed les rejoint entre deux lancés de sciure. Il joue et chante en faisant tournoyer le pompon de son fez (coiffe traditionnelle) dans un mouvement de tête très difficile à imiter!

Des visages timides apparaissent dans l’embrasure de la porte. Ces touristes hésitent. Mohamed les invite à s’asseoir et à partager un verre de thé à la menthe. Gardien du feu et d’une tradition qui n’a pas encore vendu son âme au folklore de pacotille, Mohamed Essoudani n’est pas le seul à veiller dans l’ombre.

Malgré l’arrivée des fours électriques dans la plupart des maisons, beaucoup d’habitants de la médina continuent d’apporter leur pain à cuire dans les fours communs appelés «Farhane». Là aussi le spectacle est discret et ne se dévoile que si l’on ose pousser une porte. Pour la trouver il suffit d’attendre à l’ombre d’une alcôve jusqu’à voir surgir une femme ou un enfant portant un plateau en bois recouvert d’un tissu coloré sous lequel sont alignées des galettes de pâtes crues prêtes à être cuites. En les suivant, on arrive directement au Farhane le plus proche. Derrière une lourde porte, il faut descendre quelques marches. On est alors plongé dans la chaleur étouffante du four où l’on retrouve un maître du feu maniant sa grande pelle à pain. Il enfourne les galettes au fur et à mesure qu’elles arrivent. Dans un geste immuable. Pénélope Henriod (24 heures)

Créé: 28.10.2018, 08h27

Les trois bons plans de Claudie Mourlon

1. Gastronomie locale

Pas facile de trouver de bonnes adresses typiques (et à prix raisonnables), dans la médina de Marrakech. C’est un problème, dans la vieille ville, les réputations ne durent jamais trop longtemps: un bon plan peut, en quelques mois seulement, sombrer dans la pire cuisine marocaine. Mais qui souhaite déguster, en toute simplicité et sur une agréable terrasse, un excellent tajine ou des brochettes trouvera son bonheur au Kafé Merstan, juste à la sortie des souks, à quelques pas de la médersa Ben Youssef.



Kafé Merstan
2, rue Souk Chaaria Kaat Benahid



2. Dans la médina, un duo aux origines vaudoises mélange culture marocaine et cuisine indonésienne

Après quelques jours passés dans la vieille ville de Marrakech, l’envie de varier les goûts à l’heure du repas guette souvent le visiteur. Désormais, il n’est plus nécessaire de foncer vers les quartiers modernes afin d’assouvir ses envies. Pour qui veut mettre un peu d’Asie dans son assiette, une adresse a réussi à se hisser au sommet des classements: Exotic Bali, un pari un peu fou lancé, avec des saveurs indonésiennes, par un trio d’amis en novembre 2016. Derrière les fourneaux? Le chef Andy Gustiandi, 35 ans, né à Sumatra et installé dans la capitale touristique du Maroc depuis bientôt deux ans. Aux commandes de l’établissement? Deux autres expatriés qui, après plus de douze ans passés à gérer leur maison d’hôtes – le Riad Nomades où se loge leur restaurant et qui propose encore trois chambres (de 85 à 110 euros par nuit en haute saison) –, rêvaient d’un nouveau défi: le Vaudois Pierre-Alain Henry et son complice français Pascal Lecocq. Avant de quitter les bords du Léman pour un peu plus de soleil, les deux amis avaient marqué de leurs empreintes plusieurs adresses du canton à la fin des années 1980, de l’Écusson Vaudois – à qui ils avaient redonné son nom d’origine avant qu’il ne devienne, pour de nombreuses années, L’Éléphant Blanc, à la Cité – au Restaurant des Chaux, à Puidoux, en passant par le Captain Cook, dans le quartier de Saint-Pierre.

Depuis 2004, c’est au Maroc que le duo, passionné de voyages, accueille sa clientèle. Et, depuis deux ans, c’est avec le chef «Dedy», formé durant plus de quinze ans auprès de toques indonésiennes, que les compères jouent la carte de la diversité culinaire. Avec en point de mire des assiettes composées autour de produits de la mer ou de la terre (comptez 250 dirhams, en moyenne, pour une entrée et un plat principal): de savants mélanges d’épices et de parfums. Sans oublier le soja ainsi qu’une variété de verdures cultivées par le trio dans leur jardin secret.



Exotic Bali
Riad Nomades
56, Derb Chentouf, derb Riad Larrouss



3. Épices, pigments, tissus ou bijoux

Sur l’adorable et incontournable place des Épices, au cœur des souks, deux enseignes – Abril Ali et Apothicaire Tuareg – battent le pavé, côte à côte, depuis des décennies. Avec toujours, au fond de l’une ou l’autre des boutiques, Abril Ali, le fondateur qui, tranquillement assis sur un tabouret, donne le ton à ses fils, Haziz et Fouzi, désormais aux commandes des commerces familiaux.

Gage de qualité, prix modérés, conseils avertis, liens commerciaux avec des coopératives ou grossistes implantés dans le pays, ces deux échoppes sont devenues une référence, du côté des souks, pour qui cherche à ramener, sans se faire arnaquer, quelques grammes d’épices, de pigments ou de remèdes naturels. Mais aussi des antiquités, bijoux ou textiles du Sahara.

«Tous nos produits sont sélectionnés avec soin, se félicite Haziz. Souvent, on connaît personnellement l’agriculteur qui nous fournit ses récoltes. Et, quand ils viennent à la ville, il n’est pas rare que les membres de certaines tribus viennent nous amener eux-mêmes les bijoux ou tissus dont ils veulent se séparer.»



Apothicaire Tuareg
No 168-188 Rahba El Kadima
Abril Ali
No 176 Rahba El Kadima

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