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Le fragile équilibre de Phnom Kulen, berceau végétal de l'histoire khmère

La montagne sacrée au nord de Siem Reap, au Cambodge, abrite une cité préangkorienne et d’anciens Khmers rouges

Le site de Srah Damrey est un des plus impressionnants des Kulen. Des éléphants et des lions de grès ont été construits dans une clairière verdoyante, du temps des ermites, après le règne de Jayavarman II.
Le site de Srah Damrey est un des plus impressionnants des Kulen. Des éléphants et des lions de grès ont été construits dans une clairière verdoyante, du temps des ermites, après le règne de Jayavarman II.
Vanessa Cardoso
La cascade de Preah Ang Thom attire locaux, moines et touristes.
La cascade de Preah Ang Thom attire locaux, moines et touristes.
Vanessa Cardoso
La famille de Yay (chemise rouge) et sa nouvelle maison, à Sangke Lak.
La famille de Yay (chemise rouge) et sa nouvelle maison, à Sangke Lak.
Vanessa Cardoso
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À s’enfoncer dans la végétation luxuriante de Phnom Kulen, on devine que l’histoire se love sous chaque feuille et que la jungle ne nous livrera ses secrets qu’au compte-gouttes. La «montagne aux litchis», si l’on traduit littéralement, est sacrée aux yeux des Cambodgiens, qui la considèrent comme le berceau de l’Empire khmer. En découle un (pour l'instant) discret tourisme intérieur et international, attiré par l’histoire des rois, des dieux et des ermites, peu intéressé en revanche par un passé récent moins glorieux: celui du maquis khmer rouge qui a isolé durant des décennies une population qui a tout désappris.

Avec son association ADF Kulen (archéologie et développement), Jean-Baptiste Chevance – que tout le monde surnomme JB aux Kulen – est au chevet de ces hauts plateaux et de leurs habitants depuis 2000, en collaboration avec l’autorité nationale pour le patrimoine Apsara et le Ministère de l’environnement. L’archéologue français s’emploie à mettre au jour les vestiges de cette capitale originelle (environ 800 ap. J.-C.). Il a contribué à établir une carte de la mégapole préangkorienne, grâce à des fouilles et à la technique du Lidar, un rayon laser qui «voit» à travers la canopée. Des rues, des bassins, des canaux et des temples ont été ainsi ressuscités (lire encadré). JB Chevance met également sur pied des programmes d’aide aux populations locales (environ 4600 habitants sur dix villages). Dans les domaines de l’éducation et de l’hygiène, des infrastructures, mais aussi en formant les familles paysannes à développer des moyens de subsistance alternatifs et à des activités génératrices de revenus. Parmi ses partenaires, le Suisse Laurent Holdener. Fondateur il y a vingt ans de l’agence de voyages Terre Cambodge, à Siem Reap, l’explorateur partage avec son ami français le goût du défrichage territorial et de l’autonomisation de la population locale.

Vers une autonomie alimentaire

Les deux amis, qui parlent khmer, parcourent depuis quinze ans les villages éparpillés entre les arbres, au gré des fouilles archéologiques et des projets de développement. Ce recul leur a permis d’observer la dangereuse avancée de la noix de cajou et, partant, de la déforestation. «L’agriculture en rotation sur brûlis est remplacée petit à petit par des plantations permanentes d’arbres à cajou, très lucratifs», explique JB Chevance. Il faut alors trouver d’autres surfaces pour le riz, le manioc ou la patate douce, et défricher encore - ajoutez à cela l’exploitation illégale des ressources forestières et il ne reste guère que 20% de forêts sur 37 500 ha de parc. À moto, moyen de transport privilégié dans cette région de pistes accidentées et boueuses à la saison des pluies, il vaut mieux être attentif, pour ne pas se faire assommer par les basses branches de l’anacardier, qui déséquilibre économie et écosystème à Phnom Kulen.

À Sangke Lak, petit village qui abrite 88 familles, de 5 à 10 personnes chacune, des jardins potagers ont été aménagés. «On leur réapprend à être autonomes et à consommer des légumes de saison, plutôt que des aliments industriels achetés à des kilomètres de là», explique Laurent Holdener. Les habitants sont aussi poussés à posséder des poules et à cultiver les pleurotes, toujours dans une optique de durabilité. La famille de Yay peut aussi compter sur un petit revenu touristique. Elle a construit une grande maison sur pilotis, qu’elle loue certaines nuits aux groupes de Terre Cambodge. Le reste du temps, elle dispose de cet espace. «Le but n’est pas de rendre les gens dépendants au tourisme, mais de créer de nouveaux revenus et métiers liés au voyage pour les familles, insiste Laurent Holdener. Et aussi de leur réapprendre ce qu’ils savaient faire avant.» Comprenez avant les Khmers rouges. La plupart des villageois sont des anciens disciples de Pol Pot. De 1970 jusqu’en 1997, ils ont vécu là en résistants. Jusqu’à ce qu’ils n’aient plus rien à manger et que les Kulen soient «libérés».

Les stigmates de la guerre

Sur la carte Lidar de JB, on décèle d’ailleurs d’étranges contradictions. Alors que les urbanistes (pré)angkoriens ne juraient que par la symétrie et les points cardinaux, des traces obliques apparaissent, comme des coups de couteau dans la perfection de cette mégapole de 30 km2. Ce sont des canaux khmers rouges, construits bien après pour apporter de l’eau à ces habitants des maquis. Autres vestiges de ces temps agités: les mines antipersonnel. «Depuis 2009, on a déminé 40 hectares», estime JB Chevance. Le réservoir de l’école de Sangke Lak a d’ailleurs été offert par The Halo Trust, organisation humanitaire de déminage entrée au début des années 90 au nord du Cambodge. Et on sonne l’heure de la récréation sur un vieil obus, planté dans la cour. Si les principaux axes de communication sont aujourd’hui sûrs, certaines zones de la forêt vierge sont encore dangereuses. De petits chemins parfois à nouveau recouverts de végétation sont eux aussi sécurisés. Ils mènent vers la vingtaine de sites archéologiques déjà fouillés. Ainsi, au sortir d’une jungle dense, on tombera littéralement face à un ancien temple, hérissé d’herbes folles ou même parfois d’arbres entiers qui retiennent les murs de leurs racines. Plus loin, une clairière (Poeung Eisey) abrite en sa source un Garuda et un Naga (figures de la mythologie khmère, d’origine hindoue) sculptés en bas-relief dans le grès. Ou encore des éléphants et des tigres monumentaux (Srah Damrey). Près de ces vestiges plus récents (Xe-XIIIe siècle), une grotte témoigne encore de la présence d’ermites, fuyant la nouvelle capitale – Angkor – et ayant trouvé refuge près de cette ancienne ville, désertée. Les Kulen abritent encore quelques ascètes, tout de blanc vêtus, plus ou moins crédibles dans leur recherche de solitude. Celui qu’on croise sur notre chemin est «un charlot», selon notre guide, qui goûte assez peu son air enjoué et le paquet de Camel qui dépasse de sa toge.

Casino, babioles et noix de cajou

Les pseudo-ermites sont attirés sur la montagne sacrée comme ces marchands de la ville, qui repoussent les «vrais» villageois dans la forêt. Aux touristes, ces citadins vendent tout sauf des produits locaux. À voir batifoler les familles, les ladyboys (ces androgynes sont depuis longtemps tolérés au Cambodge) et les moines au pied de la cascade de Preah Ang Thom (qui offre un fish spa naturel!), à un jet de pierre de la célèbre Rivière aux 1000 lingas, l’avenir de ces marchands du temple est prospère. Ils pourraient même bientôt gagner du terrain, s’inquiètent JB Chevance et Laurent Holdener, qui observent la construction d’une large route. Cette voie d’accès pourrait mener à un futur complexe hôtelier ou à un casino. Une menace pour le fragile équilibre de Phnom Kulen, décrété parc national en 1993, au moins à la hauteur des plantations de cajou.

www.adfkulen.org

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La montagne où naquit le Cambodge

Le massif de Phnom Kulen, appelé Mahendraparvata, du sanskrit «montagne du grand Indra», à l’époque angkorienne, est considéré comme le lieu de naissance de l’ancien Empire khmer, qui a dominé la majeure partie de l’Asie du Sud-Est durant six cents ans. Selon une vieille inscription de 1052 déchiffrée sur un temple aujourd’hui situé en Thaïlande, c’est là que le roi Jayavarman II a proclamé son indépendance de Java en 802, instaurant le statut de dieu roi. On peut y lire: «Il fit alors accomplir par un brahmane, savant dans la science magique, un rituel pour que le pays de Kambuja ne fût plus dépendant de Java et qu’il n’y eut plus qu’un seul souverain qui fut monarque universel.»

Les premières missions au XXe siècle (1930 et 1960) démontrent l’existence d’une ville à Phnom Kulen. Mais les deux campagnes Lidar (2012, puis 2015), soit des images laser prises par hélicoptère à travers la canopée, ont révélé l’ampleur de cette ville et permettent de confirmer de façon spectaculaire que la montagne aux litchis abritait bien l’une des premières capitales royales de la région d’Angkor.

La mégapole préangkorienne couvre 30 km2. Son plan rectangulaire est orienté selon les quatre points cardinaux, comme le sera plus tard Angkor. On y dénombre une trentaine de temples de brique, cinq grands réservoirs, dont l’un, inachevé, comporte une digue de 1 kilomètre sur 60 mètres de large. Les données laser confirment aussi que les levées de terres entourant le palais royal faisaient 600 mètres sur 400.

Outre ces vestiges préangkoriens, des inscriptions, des grottes et des lits de rivière sculptés, mais aussi des animaux de grès monumentaux indiquent que la montagne n’a jamais vraiment été abandonnée pendant la période angkorienne (802-1432), même après le transfert de la capitale à Roluos (est d’Angkor) puis à Angkor. Des ermites lettrés s’y étaient installés, transformant la montagne en lieu de pèlerinage - statut qu’elle conserve aujourd’hui. Les recherches archéologiques ont aussi mis au jour des sites préhistoriques, dont la datation précise n’a pas encore pu être établie.

La montagne sacrée a encore de nombreux secrets à livrer. Comme les raisons qui ont poussé le roi Jayavarman II à déplacer sa capitale. Des indices font penser que la déforestation serait l’une des causes de son déclin…

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