L'homme qui veut rendre les éléphants heureux

Magazine encore!Interview – John E. Roberts nous parle de son combat pour sauver les pachydermes maltraités, à Chiang Rai en Thaïlande.

Au chômage depuis que la Thaïlande n’exporte plus de bois précieux, les éléphants et les mahouts sont souvent réduits à la mendicité.

Au chômage depuis que la Thaïlande n’exporte plus de bois précieux, les éléphants et les mahouts sont souvent réduits à la mendicité. Image: Getty

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Comment repère-t-on un éléphant heureux? L’Européen sensibilisé à la protection des espèces imagine une scène digne de Walt Disney, avec parade de pachydermes se tenant queue à trompe dans une jungle verdoyante, pas un braconnier en vue. Le hic, c’est qu’en Asie, il n’y a pas assez d’étendues sauvages pour que cette idylle soit une option; et d’ailleurs près de la moitié des éléphants du continent vit en captivité. Et à quoi ressemble un environnementaliste heureux? A quelqu’un qui tente de faire au mieux avec une situation complexe et qui sait qu’une avancée à petits pas vaut mieux qu’un statu quo… Depuis 2003, John Edward Roberts est l’un des rares managers au monde à s’enorgueillir du substantif «éléphants» sur sa carte de visite. C’est que le passionné de nature est aussi employé du groupe hôtelier thaïlandais Minor, chargé des projets liés à l’environnement. A ce titre, il supervise la réserve de l’hôtel de grand luxe Anantara Golden Triangle, à Chiang Rai, au nord de la Thaïlande: 160 hectares de verdure, où s’ébattent 25 éléphants, recueillis après mauvais traitements. Au fil des ans, ce centre (près de 40 professionnels, vétérinaires, biologistes, etc.) est devenu une référence et un lieu de pédagogie, récompensé de nombreux prix. L’Anglais a développé une relation intime avec les pachydermes, à force de se creuser la tête pour résoudre le dilemme de leur prise en charge, à force de côtoyer ces mahouts qui respirent à l’unisson avec leur protégé. Quand il se lève le matin, auprès de son épouse thaïlandaise et de leur fils blond, John E. Roberts plonge le regard dans les frondaisons moussues, et les barrissements remplacent le réveil-matin. Il rêve d’un jour où tous les éléphants domestiques de la région seront contents de leur sort. Car la vie en captivité peut être joyeuse, affirme-t-il.

Comment votre chemin a-t-il croisé celui des éléphants?
J’ai vu mon premier éléphant en 1999, sur la pelouse d’un lodge au Népal, le Tiger Tops Lodge, dans la réserve de Chitwan. Puis j’en ai vu un autre, sauvage cette fois, trois mois plus tard. A l’époque, j’avais fini mes études d’ingénieur, à Bath, mais je ne me voyais pas travailler en entreprise. Je suis parti comme bénévole dans les grands parcs, au Texas, puis en Australie, et finalement en Asie. Je cherchais à gagner du temps avant de me ranger, mais la rencontre avec les éléphants a tout changé: j’ai été fasciné par leur intelligence, par la culture des mahouts, par cette incroyable proximité entre l’homme et l’animal. Et me voilà heureux d’avoir pu transformer ma passion en profession!

La problématique est très différente en Afrique et en Asie…
Effectivement! La plupart des 45 000 éléphants d’Afrique vivent en liberté, car les espaces y sont immenses. A part dans l’époque romaine, les éléphants y ont très peu été domestiqués. Alors qu’en Asie, les éléphants vivent en grande proximité avec les humains depuis au moins 3 500 ans, comme en attestent des peintures rupestres. La puissance des royaumes se mesurait à leur armée et celle-ci a toujours été dépendante du nombre d’éléphants de combat. Plus récemment, dès l’époque coloniale, les éléphants étaient dressés pour les travaux lourds, notamment l’exploitation forestière. Leur démarche agile – ils avancent en douceur, comme les chats – permet d’accéder à des troncs précis, sans avoir à saccager la forêt avec une route ou un tracteur.

Or l’interdiction d’exportation des bois précieux a condamné des milliers d’éléphants au chômage!
Et personne ne sait que faire d’eux! Le Myanmar se retrouve avec près de 6 000 éléphants désœuvrés, depuis l’entrée en vigueur de la loi, il y a deux ans. En Thaïlande, le phénomène remonte à 1989, et nous avons 3500 éléphants en liberté, pour 3700 captifs. Or, même un éléphant qui ne travaille pas – et donc ne rapporte pas d’argent à son cornac – doit manger ses 300 kilos d’aliments par jour. Il coûte une fortune. Et il s’ennuie. C’est ainsi que l’on se retrouve avec des éléphants affaiblis, que leur cornac pousse à mendier. Je vous laisse imaginer l’effet du bitume brûlant des villes sur les coussinets sensibles de leurs pattes.

Et les relâcher dans la forêt vierge?
J’adorerais, naturellement, que tous les éléphants du monde soient des éléphants sauvages! Mais en Asie, les territoires sont trop exigus, ce qui engendre des conflits avec les villageois et même un retour du braconnage, qui était pourtant sous contrôle. Et il ne faut pas croire que tous les éléphants sont capables de réapprendre à vivre en liberté. Vous n’imaginez pas à quel point la personnalité varie d’un éléphant à l’autre. Comme les humains, vraiment! Renvoyez un timide dans la nature et il va se retrouver terrorisé, tel un souffre-douleur à la récré. Cela dit, un sanctuaire du Laos a relâché, en mars, un troupeau de huit éléphants. C’est la première fois qu’une telle expérience est menée de manière aussi scientifique, avec une sélection des tempéraments. Les environnementalistes la suivent avec beaucoup d’espoir.

Les éléphants captifs en sont quittes à amuser les touristes.
Le tourisme représente actuellement la meilleure option. Mais pas dans n’importe quelles conditions. Nous travaillons à établir des standards, où les éléphants sont sollicités – et ils aiment cela, ils ont besoin d’être stimulés – sans être maltraités. Dans l’Elephant Camp de l’hôtel Anantara, nous organisons des marches en forêt avec les visiteurs et nos géants se réjouissent de l’aubaine.

Les sanctuaires protègent, mais doivent aussi occuper les éléphants, avides de mouvements et de stimulation..

Le débat fait rage sur les réseaux sociaux: faut-il boycotter les activités où un humain monte sur le dos d’un éléphant?
Il y a eu beaucoup d’indignation – totalement méritée – face à des cas ostensibles d’éléphants maltraités. Mais ce n’est pas tant l’activité qu’il convient de condamner: plutôt la manière dont elle est menée. Il faut enseigner aux mahouts des méthodes d’éducation douce, et interdire l’usage d’outils de dressage blessants. Et respecter chaque éléphant: certains adorent être montés. L’enjeu est d’établir un nouvel état d’esprit dans la collaboration entre l’humain et l’éléphant.

Le tourisme peut-il jouer un rôle positif?
Je suis terrifié à l’idée que le public européen, plus éduqué, plus sensible aux enjeux de développement respectueux, puisse boycotter les lieux qui travaillent avec des éléphants. Ces animaux sont là et l’industrie du tourisme est actuellement leur seul débouché. La région a cruellement besoin de visiteurs informés, prêts à vivre des expériences… et à payer un tarif juste. Si ces visiteurs-là ne viennent plus, la situation va empirer dramatiquement, avec des éléphants soumis à n’importe quel caprice d’un public de masse peu regardant. Le tourisme exigeant peut et doit exercer une pression vers la qualité.

En attendant, beaucoup d’éléphants grossissent et se mettent à souffrir – c’est un comble! – de diabète.
L’effet du manque d’activité et de la méconnaissance des besoins de l’animal! Des études démontrent que les sujets en surpoids sont stressés. Là encore: si on pouvait éviter d’amuser les touristes en les laissant offrir des cargaisons d’ananas aux éléphants, on aurait fait un pas en avant.

La Thaïlande ne sait plus quoi faire de ses éléphants… Or l’opinion publique croit qu’ils sont en voie de disparition!
Il faut le savoir: d’ici une dizaine d’années, la Thaïlande va souffrir d’une surpopulation d’éléphants. Leur nombre augmente d’environ 5 à 10% chaque année. Je suis d’avis que nous devrions absolument freiner – sinon complètement stopper – la reproduction de l’espèce en captivité. C’est d’ailleurs la politique dans notre camp. Nous n’avons eu qu’un bébé, Meechok, il y a deux ans, et c’était un accident, lié à une femelle recueillie déjà portante. Mais attention: mon opinion est très largement minoritaire. Personne ne veut entendre un tel avis en Asie!

Pourquoi le thème est-il si sensible?
L’éléphant en Asie du Sud-Est est davantage qu’une espèce animale. Il incarne une culture, une spiritualité, presque une religion. Le mahout entre en résonance avec son protégé, dans un rapport de codépendance. Ce lien se transmet de père en fils, il est inscrit dans le sang, dans l’identité. Alors pensez: parler de limiter la reproduction d'un tel symbole!

Pourtant, les mahouts maltraitent l’éléphant parfois...
Ils sont acculés, car eux aussi ont perdu leur revenu. Les mahouts sont aujourd’hui complètement désorientés par le monde moderne et se sentent blessés par l’indignation face à leurs méthodes à l’ancienne. C’est pourquoi il faut les aider à se former et à retrouver une fierté, un rôle social. Quant aux bébés éléphants, ils ont un succès fou auprès des touristes. C’est de l’argent facilement gagné. Mais un éléphant peut vivre près de huitante ans…

L’éducation d’un bébé éléphant, pour qu’il puisse cohabiter avec les humains, est-elle forcément cruelle?
Cela dépend de la définition du mot… Ce qui est certain, c’est que cette éducation est indispensable. Il faut absolument qu’un éléphant obéisse, qu’on puisse l’approcher sans crainte, ne serait-ce que pour le soigner. Comme pour les enfants, nous prônons une éducation précoce, par renforcement positif, en offrant des récompenses plutôt qu’en distribuant des coups. De nouvelles méthodes sont élaborées actuellement sur des bases scientifiques et démontrent que l’on peut éviter de torturer les animaux. Mais évidemment, je mentirais si je vous disais que tous les mahouts les appliquent déjà. Il y faut une patience exceptionnelle.

Et cet énorme Elephant Project qui démarre en Birmanie, avec l’ambition d’un sanctuaire pour 3000 éléphants?
Vous parlez du projet de l’Américain Dane Waters. Son modèle économique, qui consiste à lier un tourisme d’exception à la protection de la région, est vraiment intéressant. Mais j’ai quelques doutes sur l’idée de déplacer là-bas des éléphants de toute la région. Je ne connais aucune expérience positive avec ce type de délocalisation.

Que faudrait-il faire?
Protéger les éléphants sauvages là où ils sont, plutôt que de les rassembler. Il y a cinq ans, le groupe Minor (pour lequel je travaille) a sécurisé un territoire de 180 km dans le parc national de Botum Sakor, au Cambodge, grâce à un ambitieux travail de terrain avec les communautés locales. L’an dernier, nous y avons installé un campement exclusif, le Cardamom Tented Camp, avec un service de premier ordre. L’idée est de ne pas y faire de profit, mais de créer des postes de travail et de reverser les bénéfices aux rangers et aux projets locaux. Je mets beaucoup d’espoir dans cette approche.

En près de vingt ans de cohabitation quotidienne avec les éléphants, quelle est votre plus grande source d’étonnement?
Sur un plan purement pratique, je suis tombé des nues en prenant conscience de ce problème de diabète: nous avons dû mettre nos éléphants au régime… comme quoi, on apprend chaque jour! Plus largement, je suis émerveillé par le projet auquel nous participons à Lampang, sur la confrontation entre des éléphants et des enfants autistes ou atteints du syndrome de Down. Il se passe là des instants de magie pure. Et je vous jure que les éléphants prennent énormément de plaisir à ces rencontres.

Retrouvez d'autres interviews de passionnés sur le magazine encore!

Créé: 18.06.2019, 17h10

Parrainage

L’entretien d’un éléphant dans le camp lié à l’hôtel Anantara coûte environ 18 000 dollars. Un système de parrainage est possible: on choisit l’éléphant que l’on désire soutenir en fonction de sa personnalité, telle que décrite sur le site… ou découverte sur place. helpingelephants.org

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