L’ivresse mystique de la Jamaïque

EvasionLovée au cœur des Caraïbes, l’île natale de Bob Marley envoûte tant par sa nature luxuriante que sa culture métissée.

Accessible par bateau au large de Treasure Beach, le Floyd’s Pelican Bar offre mets et baignade dans une ambiance cool.

Accessible par bateau au large de Treasure Beach, le Floyd’s Pelican Bar offre mets et baignade dans une ambiance cool. Image: ANETKA MÜHLEMANN

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Cap sur le royaume de la biodiversité. S’écoulant au sud-ouest de la Jamaïque, la Black River se targue d’héberger la plus importante variété de faune et de flore des Caraïbes. Pour l’explorer, rien de tel qu’un safari en bateau. Au fil de l’eau, la blancheur des hérons et des aigrettes neigeuses virevoltant autour des palétuviers attire immédiatement le regard tandis que la teinte ébène du fleuve rehausse subtilement le charme de la mangrove. «Viens Patricia, j’ai des touristes à bord», lance soudain le capitaine de l’embarcation en coupant le moteur. Une femelle crocodile jaillit alors des sombres profondeurs. Et de sourire: «Comme c’est un animal territorial, on sait où le trouver.» Ici, cette espèce protégée compte quelque 300 individus. Si l’approche du saurien fait son petit effet, c’est surtout la limpidité de l’eau – dont l’obscurité n’est due qu’à la tourbe gisant dans les tréfonds – qui impressionne.

L’abondance d’or bleu cristallin fait partie de l’ADN de ce paradis terrestre. Des centaines de rivières et de fontaines naturelles irriguent cette île d’environ 11'000 km2. D’ailleurs, Xaymaca (à l’origine du nom Jamaïque) signifie «pays des sources» dans la langue des Amérindiens Taïnos, qui peuplaient la contrée à l’arrivée des Européens. Mais le changement climatique commence à se faire sentir. «Depuis 5 ans, on a noté une baisse du nombre de points d’eau», indique Jermy Schroeter, ranger au sein du parc national des Montagnes Bleues (vues ci-dessous depuis Strawberry Hill) et des monts John Crow, qui abrite un très grand nombre d’espèces endémiques.

Parcourir les sentiers de cette réserve est une expérience multisensorielle. Entre le parfum des hibiscus et d’étranges chants d’oiseaux, certains spots offrent une vue imprenable sur la capitale, Kingston, et la mer turquoise. Culminant à 2256 mètres, le site présente également un intérêt culturel puisqu’il fut la terre de refuge des Marrons (lire encadré) qui conservent un fort attachement spirituel avec la montagne. Plus on grimpe et plus la forêt parée de lichens, de fleurs et de mousse se fait enchanteresse. Avec une impression plus intense encore lorsque la brume drape d’un voile de mystère le massif qui s’étire sur le tiers oriental de l’île.

Ce brouillard régulier, conjugué à un sol volcanique ainsi qu’à une pluviométrie favorable, offre des conditions idéales pour les caféiers, qui verdissent les flancs de la montagne sur près de 6000 hectares.

Considéré par les spécialistes comme l’un des plus raffinés du monde, le café Blue Mountain fait l’objet d’une appellation contrôlée. La plupart de la production est exportée, surtout au Japon, où l’amertume quasi inexistante du breuvage arabica séduit beaucoup. Ironie du sort: s’ils sont fiers de leur «caviar des cafés», les Jamaïcains n’en consomment pas vraiment, car la tradition du thé importée par les Anglais reste bien ancrée.

La simplicité méridionale
Pour plus d’authenticité, c’est au sud-ouest qu’il faut se diriger. Le trajet laisse défiler une succession de champs et de bananeraies entrecoupés de cactus et de maisons aux tons pastel recouverts de tôle. Préservé grâce à l’éloignement des aéroports, l’arrière-pays se veut résolument durable. L’agriculture bio émerge et les initiatives «de la ferme à la table» se multiplient. Tout comme les séjours chez l’habitant. La pêche responsable conquiert aussi le territoire, notamment au large de la sublime Treasure Beach étalée sur une dizaine de kilomètres, où une communauté de professionnels s’y adonne à bord de leurs embarcations vivement colorées. C’est le coin idéal pour un séjour plus roots.

Dans les années 70, des ingénieurs allemands avaient été engagés pour l’extraction de la bauxite. L’export de cette roche rouge, qui sert à la fabrication de l’aluminium, représente le second pilier de l’économie jamaïcaine. Comme ils avaient eu un coup de cœur pour la contrée, le bouche-à-oreille avait alors fait venir des voyageurs européens. Mais de manière confidentielle. Depuis quelques années, les choses bougent et l’écotourisme est en plein essor. À l’exact opposé du nord, où d’immenses complexes hôteliers aseptisés attirent surtout des clients américains avides de séjours tout inclus. Pour l’heure, ces derniers représentent 70% des visiteurs du pays – contre 20% d’Européens. Comme le tourisme génère la majeure source de ses revenus, le pays s’attelle désormais à séduire les hôtes du Vieux-Continent.

La région septentrionale offre tout de même quelques trésors. À l’instar des chutes de la Dunn, situées près d’Ocho Rios. Cette cascade de 200 m qui se déverse dans la mer a été la première vision de Christophe Colomb en 1494, juste avant de débarquer. Mais le tourisme de masse a défiguré le site. Les algues sont quotidiennement ôtées pour des raisons de sécurité. Il faut s’y rendre tôt le matin pour éviter les hordes de touristes – jusqu’à 8000 par jour en janvier – qui remontent le courant en chaînes humaines. Pimentant l’aventure à coups de glissades inopinées et de selfies.

Le culte du prophète rasta
Non loin de Kingston, la chute de la Cane est également très prisée. Comme c’était le coin préféré de Bob Marley pour l’ablution de ses dreadlocks, il attire les fans venus en pèlerinage sur les traces du pape du reggae. À coups de fresques, de statues et de musique, cet éminent représentant du mouvement rastafari (lire encadré) est omniprésent sur l’île. Des titres comme «One Love» et «Get Up Stand Up» entrent étrangement en résonance avec le quotidien de la population.

«Nous sommes mystiques dans un sens particulier, car nous sommes des descendants d’esclaves», explique Carey Dennis, du Ministère du tourisme jamaïcain, qui nous a invités pour un circuit organisé. Acte de résilience face au passé colonial, les Jamaïcains affichent aujourd’hui une forte culture entrepreneuriale. Notamment dans l’artisanat et le tourisme vert. Associée aux atours idylliques de l’île, l’âme de la Jamaïque a le don de faire vibrer avec une rare intensité la pulsion de vie de ses invités

Créé: 07.09.2019, 14h05

Trois communautés emblématiques

Les Rastafaris distillent leurs good vibes autour du globe

Dreadlocks, reggae, ganja. Trois attributs suffisent à évoquer la culture rasta. S’il est mondialement connu, le rastafarisme ne compte pour adeptes que 2% de la population jamaïcaine. Vouant un culte à l’empereur éthiopien Haïlé Sélassié, cette religion repose sur l’Ancien Testament et un esprit rebelle, contrecoup du colonialisme. Pour partager leur mode de vie, des villages rastas ont ouvert des chambres d’hôte et des particuliers ont lancé des restos Ital (bio, sans viande, ni sel, ni alcool).



Prônant la libération des consciences, le mouvement s’est surtout fait connaître grâce à Bob Marley. «On s’est tout de suite rendu compte que Skip (ndlr: son surnom) n’était pas juste un musicien de reggae mais un évangélisateur», témoigne son ami Rickie Chaplin, qui officie comme guide «chantant» au musée installé dans l’ancienne demeure de l’artiste. «C’est plus qu’un temple, c’est une maison qui vibre».




Les Marrons ne se cachent plus pour cuisiner

Durant l’ère coloniale, les esclaves en fuite ont trouvé asile dans les montagnes, d’où leur surnom espagnol de Cimarrón (qui vit dans les cimes). Accueillis avec bienveillance par les Taïnos, ils ont appris des Amérindiens comment apprêter le gibier. Contraints de se cacher, les Marrons ont fait des barbecues dans des trous. Cette façon d’assaisonner et de cuire lentement par fumage s’appelle jerk.



De nos jours, au lieu d’enterrer les aliments, les jerkmen les font revenir sous une plaque de tôle. Petit agglomérat de huit baraques à cuisine ouvertes, le Boston Jerk Center est la capitale de cet incontournable de la gastronomie jamaïcaine.





Les pirates de la cité perdue ont légué un trésor de récits

Popularisé par le film «Pirate des Caraïbes», Port Royal constituait le siège de l’Empire britannique en Jamaïque. Stratégiquement située à l’entrée de la baie de Kingston, la cité fortifiée est rapidement devenue un repaire de flibustiers qui attaquaient les navires espagnols et français avec la bénédiction de Londres. Associée à l’âge d’or des corsaires, la ville malfamée a été engloutie aux deux tiers lors d’un tremblement de terre survenu le 7 juin 1692. Les adeptes de plongée peuvent aller explorer les vestiges de cette Atlantide des Caraïbes.



Sur terre, le Fort Charles, à l’anatomie de navire, mérite une visite. Si la Giddy House (entrepôt d’artillerie renversé par les secousses de 1907) est amusante, c’est surtout la connaissance encyclopédique du conservateur du musée sur les épopées de ses ancêtres les boucaniers qui vaut de l’or.

Carnet pratique

Y aller
Depuis Genève, la liaison aérienne la meilleur marché est assurée par British Airways, mais elle comprend un changement d’aéroport à Londres via une navette qu’il faut réserver. Une complication qui peut être réglée en prenant un vol Easyjet pour atterrir directement à Gatwick.

Se loger
Coup de coeur pour l’hôtel Jakes, à Treasure Beach. Avec des allures de village bobo, le domaine comprend une trentaine de maisonnettes originales de style maghrebo-antillais donnant sur la mer.



LGBTQ
Taboue dans la société jamaïcaine, l’homosexualité est pénalement répréhensible. Les actes gays peuvent valoir jusqu’à 10 ans d’emprisonnement. La situation des lesbiennes est plus floue. Comme les articles de loi ne mentionnent pas la femme, il n’y aurait pas d’interdiction. Mais Amnesty International a répertorié plusieurs cas de violence.

Renseignements
Office du tourisme de la Jamaïque

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