Jérusalem, ville-monde traversée de lignes de fracture

VoyageCapitale contestée pour les uns, inaliénable pour les autres, spirituelle et pétrie de rivalités, la ville vibre sous l’effet de ses points de friction.

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«Je ne vais plus à Jérusalem. Il y a trop de colère, trop de haine. Vous ne l’avez pas ressenti?» Pour ce chrétien de Nazareth, Israélien arabe, la Ville sainte n’est pas très loin, mais ce n’est pas la spiritualité qu’il faut y chercher. N’en déplaise aux centaines de pèlerins qui s’y pressent chaque jour que Dieu fait.

Il n’a pas tort. Quelque chose de sourd dans la cité millénaire, une vibration à laquelle il est difficile d’échapper. On le sait avant même d’y mettre les pieds, deux peuples la revendiquent pour capitale inaliénable. Pour les Palestiniens, Jérusalem est le cœur d’un pays confisqué par la création d’Israël, en 1948. Pour l’État hébreu, elle est «une et indivisible» selon la loi, et tout entière sous son contrôle, depuis la victoire lors de la guerre des Six Jours, en 1967.

Une? La ville-monde est tout le contraire. Elle est aussi multiple qu’elle est divisée. Une traversée de la vieille ville suffit pour s’en rendre compte: Jérusalem n’a pas qu’une seule ligne de faille. Elle en est zébrée sous l’effet des nombreuses communautés qui y cohabitent et qui y rivalisent. Pour le meilleur et pour le pire, c’est ce qui fait l’extraordinaire richesse de ce lieu pareil à nul autre.

1967. Vu de l’extérieur, la date figure au plus dans les livres d’histoire. Ici, elle est dans toutes les têtes. Jusqu’alors en mains jordaniennes, la ville arabe, Jérusalem-Est, est désormais soudée à Jérusalem-Ouest pour donner une capitale à Israël. Un état de fait qui n’est pas reconnu par la communauté internationale, à l’exception du Guatemala, et des États-Unis de Donald Trump depuis cette année. Pour les Palestiniens, elle est territoire occupé. Territoire occupé aussi, l’enceinte de vieille ville, qui renferme le mur des Lamentations, le Saint-Sépulcre et l’esplanade des Mosquées. Sur cette ligne de partage invisible, il n’y a pas de barrières, si bien qu’on la traverse sans tout de suite s’en rendre compte. Ainsi, arpenter Jérusalem, c’est sans cesse quitter un univers pour entrer dans un autre. À l’ouest, la ville juive se déploie en capitale occidentale, avec ses quartiers pittoresques, ses artères commerciales, ses restaurants et ses musées. À l’est, la partie arabe se dit privée de moyens, négligée par les autorités israéliennes, mais elle vibre aussi et s’affiche fièrement orientale.

Cohabitation sous tension

Percée dans l’ancienne muraille, la porte de Damas est l’un des plus beaux passages entre deux mondes. Depuis la ville moderne, elle propulse dans le souk du quartier musulman de la vieille ville, un espace d’à peine un kilomètre carré qui comprend également un quartier chrétien, un quartier arménien et un quartier juif. Avant de s’engouffrer dans les ruelles par un étroit passage encombré par la foule, on passe devant une petite tourelle en béton qui tranche avec la belle architecture des fortifications. Des policiers israéliens tiennent leur poste de garde, protégés par cette structure sans charme, parade aux attaques au couteau qui se sont multipliées ces dernières années.

Dans le dédale du marché musulman, les sentinelles se fondent depuis longtemps dans le va-et-vient des habitants, des touristes et des pèlerins. Mais elles se font plus visibles à mesure à proximité de l’esplanade des Mosquées et du mur des Lamentations, là où se cristallisent toutes les tensions. L’accès à ces lieux de spiritualité est aussi sécurisé que celui d’un aéroport, avec force portiques de sécurité et rayons X pour les bagages. Depuis quelques années, l’entrée de la mosquée Al-Aqsa et du Dôme du Rocher, deux monuments parmi les plus saints de l’Islam, est même fermée aux touristes. «Il a fallu appliquer cela à tous les visiteurs qui ne sont pas des fidèles, plaide un guide sur l’esplanade des Mosquées. Mais à l’origine, c’est pour éviter les coups d’éclat commis par quelques Juifs extrémistes.» Les portes de ces deux lieux saints ne sont toutefois pas complètement closes, et l’administration du site, contrôlée par l’État jordanien, permet les visites au compte-gouttes. Dans la grande mosquée, la vision d’un groupe de nonnes catholiques arpentant l’immense tapis de prière résume ainsi les contrastes de la Ville sainte.

Depuis l’esplanade qui jouxte le Dôme, la vue sur le mont des Oliviers rappelle la coexistence parfois conflictuelle des trois grands monothéismes. Le regard embrasse le jardin de Gethsémané, où Jésus a prié avec ses disciples avant la Passion, mais la colline est aussi recouverte par l’immense cimetière juif, dont les dizaines de milliers de tombes renvoient la lumière blanche du soleil. Les morts y font face à l’ancienne muraille de Jérusalem, à l’endroit où se trouve la Porte dorée. Ils sont aux premières loges pour attendre l’avènement du Messie qui, selon la tradition judaïque, doit entrer dans la Ville sainte par cette voie, la plus ancienne pratiquée dans les fortifications. La porte est pourtant murée depuis le temps de Soliman le Magnifique et un cimetière musulman en barre l’accès. Il aurait été placé là pour empêcher le passage d’un éventuel prophète.

Voilà pour le passé. Mais non loin de là, les rivalités d’aujourd’hui sont bien vivantes. Depuis les murailles, on aperçoit le quartier palestinien de Silwan, l’un des plus modestes de Jérusalem. À cet endroit, au cœur historique de la ville, la lutte territoriale entre Israéliens et Palestiniens fait rage comme ailleurs en Cisjordanie. Densément construites et ponctuées de mosquées, les habitations arabes sont toutes proches de la Cité de David. Pour certains, ce site archéologique très fréquenté des touristes pourrait être l’ancienne capitale de l’emblématique roi d’Israël. Il est surtout géré par une organisation dont l’un des buts est d’accroître la présence israélienne dans les environs. «Qu’avez-vous entendu à propos de Silwan?» demande un jeune homme rencontré à proximité. «Il paraît que c’est un quartier palestinien», lui répond-on. «Palestinien, vous dites? Il n’y a pas de quartier palestinien, ici. On est en Israël.»


«Ce n’est pas un travail de guide touristique. C’est une mission»

Comme toute destination touristique, Jérusalem ne manque pas d’agences proposant des visites guidées en tout genre. Les circuits incontournables font découvrir la vieille ville ou amènent les touristes à la citadelle de Massada, site antique époustouflant qui domine les rives de la mer Morte. Mais Jérusalem n’est pas une destination comme les autres. À côté des circuits incontournables, une offre un peu spéciale s’est développée, celle des visites «politiques».

Abu Hassan admet qu’il accompagne des groupes sur les plages. «C’est de l’argent qui ne se refuse pas.» Mais ce n’est pas pour cela qu’il a lancé son agence, il y a plusieurs années déjà: «Pour moi, ce n’est pas un travail de guide touristique. C’est une mission.» Dans ses dépliants, il propose, entre autres, des visites de Jérusalem-Est avec pour thèmes principaux les implantations juives qui émaillent l’agglomération, les camps de réfugiés et les conditions de vie des Palestiniens de part et d’autre du mur de séparation israélien, qui serpente entre les quartiers arabes de la ville. Mais ses circuits emmènent aussi les touristes en Cisjordanie: à Hébron – ville sous haute tension où s’affrontent la population palestinienne et une minorité de colons israéliens –, à Bethléem ou encore à Ramallah, où se trouvent le siège de l’Autorité palestinienne et le mausolée de Yasser Arafat.

«La plupart des gens, et surtout les Juifs, n’ont aucune idée de ce qui se passe ici pour les Palestiniens. Mon but est de leur ouvrir les yeux.» Ce faisant, Abu Hassan ne prétend pas à la neutralité. «Je suis militant depuis toujours. La première fois que j’ai été envoyé en prison, j’avais 13 ans!» Assagi après des années d’activisme, dont il ne donne pas le détail, il assure être le père du concept des tours politiques à Jérusalem. «Aujourd’hui, plusieurs guides se sont engouffrés sur le créneau. Certains ont même entièrement copié mon offre. Mais tous ne sont pas engagés politiquement.» Lorsque nous le rencontrons, Abu Hassan guide une petite dizaine de rabbins à travers Jérusalem-Est à bord d’un minibus. Venus des quatre coins des États-Unis, ils sont membres d’une association religieuse engagée pour les droits humains. «C’était important pour nous d’avoir aussi cet autre point de vue sur Jérusalem», explique l’organisatrice du voyage.

La petite équipe est chaperonnée par un militant israélien de «La Paix Maintenant», l’une des plus importantes associations pacifistes du pays. Abu Hassan, lui, ne mâche pas ses mots, détaillant les discriminations que subissent les Palestiniens aux mains de l’administration israélienne, alors que son bus longe le mur de béton qui enserre un quartier arabe. Le dialogue s’engage, mais, malgré un public aux idées libérales, tout le monde n’est pas d’accord. «On ne partage pas toujours les mêmes idées, mais au moins, il est possible de discuter», conclut le guide. C.BA. (24 heures)

Créé: 09.09.2018, 10h47

L’histoire juive dans un mémorial et un musée

Un peu à l’écart de la ville, sur le mont Herzl, se trouve un lieu sans équivalent dans le monde: le mémorial de Yad Vashem. Le complexe, entièrement dédié au souvenir des victimes de l’Holocauste, comprend plusieurs bâtiments entourés de jardins, dont un centre de recherches, des archives et le Musée d’histoire de la Shoah. Une visite s’impose mais elle ne laisse pas indemne. L’exposition livre un récit sans concession, aussi brutal que son sujet, tout en donnant un visage et une terrible humanité aux six millions d’hommes, femmes et enfants victimes de la folie meurtrière des nazis. La visite se termine par une salle où sont conservés les noms et les témoignages de millions de disparus, puis s’ouvre sur une vue de Jérusalem, qui apparaît comme le nouvel horizon du peuple meurtri.
La face moins tragique de l’histoire juive se découvre au Musée d’Israël, consacré à l’archéologie en Terre sainte, aux Beaux-Arts ainsi qu’aux rituels et traditions juives, sans oublier les extraordinaires manuscrits de la mer Morte. Dans ce musée, voisin du parlement, le jeune État construit véritablement son récit national, avec notamment une très symbolique maquette géante de Jérusalem avant la destruction du Second Temple, synonyme de l’exode du peuple juif.
CBA. (Image: C.BA.)

Des musulmans gardiens de la paix au Saint-Sépulcre

Il y a un endroit à Jérusalem où l’on ne s’étonne pas de rencontrer des groupes de femmes indiennes en sari ou des touristes africains en habits traditionnels. C’est sur la via Dolorosa, le chemin de croix emprunté par Jésus en route vers le mont Golgotha. Sur ce tracé, qui serpente dans la vieille ville depuis la porte des Lions jusqu’au Saint-Sépulcre, des pèlerins chrétiens venus du monde entier se pressent chaque jour pour marcher sur les traces du Christ. En chemin, ils traversent le marché musulman, ses boutiques de vêtements et de souvenirs, ses vendeurs de houmous et de kebabs, et entrent en collision avec les autres touristes qui ne se soucient pas de spiritualité.
Cette foule bigarrée converge vers l’imposante basilique qui abrite certains des plus importants lieux saints de la Chrétienté, dont le tombeau du Christ et l’emplacement de la crucifixion. Plusieurs Églises se partagent la propriété du lieu, mais depuis le XIIe siècle, sa clé est confiée à deux familles musulmanes afin d’éviter les tensions. La première conserve et protège la clé, et la deuxième est chargée d’ouvrir la porte du Saint-Sépulcre, chaque matin selon un rituel immuable.
CBA. (Image: Chantal Dervey)

Le havre de l’American Colony à Jérusalem-Est

Au sortir de la vieille ville depuis la porte de Damas, on s’immerge dans l’atmosphère orientale de la Jérusalem-Est moderne en remontant Nablus Road. Durant la journée, cette partie de la ville arabe, parmi les plus pittoresques en dehors des murailles, est animée par un marché coloré. C’est le bon endroit pour acheter du pain palestinien, fameux pour sa forme oblongue et ses graines de sésame au goût caramélisé. En remontant la rue, on arrive devant l’entrée d’une perle ignorée des circuits touristiques: l’American Colony Hotel. Le cinq-étoiles n’est pas à la portée de tous, mais il vaut le détour ne serait-ce que pour son atmosphère chargée d’histoire, et pour son directeur suisse (voir notre article du 8 août 2018). Créé par des Américains à la fin du XIXe siècle, l’endroit a d’abord abrité une communauté pieuse avant de se muer en hôtel. Au fil du XXe siècle, il a attiré nombre de personnalités dont Lawrence d’Arabie, Bob Dylan, Shimon Peres ou John Le Carré. On peut en tout cas y prendre un café turc impeccablement servi en observant le va-et-vient de la bonne société palestinienne, qui fréquente l’établissement aussi assidûment que les journalistes, diplomates et autres personnalités du monde entier.
C.BA. (Image: Chantal Dervey)

L’îlot ultraorthodoxe de Méa Shéarim

On n’entre pas à Méa Shéarim sans le savoir, tant le changement d’atmosphère est palpable. À Jérusalem-Ouest, le quartier est bien connu pour être une petite ville dans la ville, réservé aux Juifs ultraorthodoxes, que l’on reconnaît aux manteaux et chapeaux noirs portés par les hommes et aux jupes et perruques de rigueur pour les femmes.
Forcément, l’endroit attire les curieux, mais ceux-ci sont avertis dès qu’ils pénètrent dans son dédale de ruelles étroites: ils ne sont pas vraiment les bienvenus. Depuis l’artère de Méa Shéarim Street, des panneaux aux lettres grasses interdisent l’accès aux groupes de touristes, dont les visites intempestives ont fini par heurter les sentiments des habitants. À ces grands placards se mêlent des affiches en hébreu qui recouvrent littéralement les murs pour diffuser la parole des rabbins. Ici, pas de cafés ou de restaurants, mais des portes closes, quelques magasins d’alimentation et des regards méfiants. Pour se promener dans les environs, femmes et hommes sont priés de se couvrir, et lors du Shabbat, le samedi, les véhicules et les objets électroniques sont strictement interdits.
C.BA. (Image: C.BA.)

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