Dans le Sud-Tyrol, six musées sur l’alpinisme selon Messner

EscapadesLe pionnier italien des ascensions himalayennes, invité au prochain Festival du film alpin des Diablerets, raconte sa discipline dans des lieux patrimoniaux et contemporains.

C’est le dernier-né des Messner Mountain Museums, l’une des ultimes œuvres de Zaha Hadid. Les grandes fenêtres s’ouvrent sur les sommets avoisinants. À l’intérieur, l’architecte a voulu que le visiteur se sente comme dans une grotte.
Images: DR

C’est le dernier-né des Messner Mountain Museums, l’une des ultimes œuvres de Zaha Hadid. Les grandes fenêtres s’ouvrent sur les sommets avoisinants. À l’intérieur, l’architecte a voulu que le visiteur se sente comme dans une grotte. Images: DR

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Si le Sud-Tyrol devait se choisir un roi, Reinhold Messner serait sans doute candidat. L’alpiniste italien est le premier homme à avoir gravi les 14 montagnes de plus de 8000 mètres, le premier à avoir grimpé l’Everest sans oxygène. Et à ceux qui l’auraient ou voudraient l’oublier, celui qui s’autoproclame «conquérant de l’inutile» le raconte non pas dans un musée… mais dans six: les Messner Mountain Museums (MMM). Dont trois dans des châteaux. «J’ai fait tout le contraire de ce qu’on m’avait dit de faire. Et aujourd’hui, là où les institutions de Munich ou de Berne perdent de l’argent, nous, nous sommes autosuffisants», disait-il récemment au «Figaro». Il annonce quelque 200'000 visiteurs annuels pour l’ensemble.

Le premier d’entre eux, le site historique, est à Firmian, un château qui domine la capitale de la province. Ou plutôt à Firmiano, à moins que cela ne soit Sigmundskron. Impossible ici de faire l’impasse sur la toponymie qui raconte l’histoire récente et mouvementée de ce coin de pays. Dans l’enceinte, devant l’imposante tour blanche au pied de laquelle l’autonomie (lire encadré) a été maintes fois demandée, se raconte un bout du récit de cette terre. La zone est peuplée à grande majorité de germanophones alors que Bolzano, son chef-lieu, est à majorité italophone. Les deux langues sont officielles. Tout comme le ladin, patois de certaines vallées latérales. Quand Reinhold Messner présente de sa voix caverneuse ses collections sur les vidéos, hologrammes et autres applications, l’himalayiste ajoute aussi l’anglais.

À Firmian, la pierre ocre façonne un dédale dans ce qui reste la première pierre de ce réseau muséal, tissé comme une toile. Les adjonctions rouillées signées Werner Tscholl ne sont pas sans rappeler ce que fut le cube Jean Nouvel à Morat. La richesse des pièces dans cet écrin épiscopal du Xe siècle est aussi hallucinante que disparate. Au sein de cette forteresse qui devient labyrinthe en dénivelé, l’émotion prend le pas sur le didactique.

La montagne entre dans sa sacralisation, quand 18 bouddhas vous regardent à l’intérieur d’une tourelle au son du om. Quand on passe devant des bocaux garnis de «reliques» des quelques alpinistes que Messner considère comme ses égaux. Quand on plonge dans une grotte garnie de cristaux phalliques d’ici et d’ailleurs pour rendre hommage au mythe du roi Laurin se cachant, selon la légende, dans les anfractuosités des Dolomites voisines, les Rosengarten.

D’ailleurs, ces Dolomites, on les voit depuis ici. En s’asseyant dans le siège désaffecté d’une ancienne remontée mécanique, à travers la découpe d’un mur métallique attaqué à dessein par la corrosion, on devine le Sciliar. «C’est comme regarder une carte postale, nous glisse le maître à l’oreille. Mais le vrai plaisir, c’est de la grimper, cette montagne.» On n’ira pas jusque-là. Mais arriver au pied de cette masse découpée au scalpel par une main impressionniste est un jeu d’enfant. Des œufs tout bleus vous emmènent sur cette alpe de Siusi, le plus grand et haut plateau alpin d’Europe, paradis des chevaux et des grimpeurs. Le minéral dolomitique tranche ici avec la verdeur des pâturages et des sapins. L’endroit est incontestablement beau mais atteindre le sommet est annoncé exigeant, à plus de trois heures à pied.

Retour dans un château, plus au nord. Au-dessus de Bruneck. L’endroit, malgré la hauteur de ses murs, est plus intime et, avec l’aval des services du patrimoine, Reinhold Messner a centré la vocation du Musée Ripa (homme de la montagne en tibétain), plus ethnologique, sur les peuples des montagnes: «Tous les montagnards ne sont pas des chrétiens.»

Une aile contemporaine dessinée par le bureau local d’EM2 sous les remparts est réservée aux habitations nomades turques, tibétaines, mongoles. Le lieu s’intéresse aussi aux sédentaires, avec, sous les boiseries et à côté de majestueux poêles en faïence d’époque, des maquettes émouvantes des «chalets» des vallées sud-tyroliennes, indiennes ou tibétaines. Autre fourneau, déménagé dans l’ancienne maison du questeur depuis la vallée de Funes, celui de cette famille Messner, père instituteur et mère au foyer, et qui nourrissait les dix âmes. Du haut de la tour, l’impression d’un nid d’aigle.

Mais grimpons un peu. En télécabine, jusqu’à un autre plateau, Corones, dont on ne peut pas dire qu’il soit laissé à la nature. Le nombre de canons à neige, bâchés de gris-vert et au repos, d’installations de remontées mécaniques sur 100 km de pistes, ferait pâlir d’envie n’importe quel acteur touristique de ce côté des Alpes.

Bouffées d’émotion au balcon

Dans ce Disneyland, paradis des deltaplanes et parapentes, il y a deux beaux musées que l’on visite de bas en haut. Le dernier MMM de notre escapade est l’une des ultimes œuvres de Zaha Hadid. L’architecte d’origine irakienne attend du visiteur «qu’il pénètre au cœur de la montagne pour explorer ses cavernes et ses grottes». De l’extérieur, un «tumulus» herbeux – 4000 mètres cubes de terre et de pierre ont dû être déplacés avant de les replacer sur le bâtiment – d’où sortent quelques excroissances de verre et de béton. De l’intérieur, de longs couloirs inclinés qui dirigent vers d’impressionnantes fenêtres et balcon. Pour offrir des points de vue sur les sommets qui tiennent le plus à cœur de l’alpiniste (le pic du Peitlerkofel au sud-ouest, celui du Heiligkreuzkofel au sud et enfin un balcon sur l’Ortler et le Sud-Tyrol). On s’y émeut, dans de longues vitrines le long des rambardes, d’antiques crampons qui sont autant d’objets de culte: «Il y a l’envie de raconter aux jeunes ce qu’était l’alpinisme originel, avant qu’on en fasse une industrie.»

Ce sont aussi des pionniers que raconte le Lumen, qui vient d’ouvrir juste à côté. Ceux de la photographie alpine, avec beaucoup de représentants suisses. Des ballons ou aérostat d’Auguste Piccard, ou d’Eduard Spelterini qui immortalise les Arpilles. Du premier daguerréotype alpin, l’Eiger, signé de la Zurichoise Franziska Möllinger. Des Bernois Emmanuel Gyger et Arnold Klopfenstein dont les photos de ski hors pistes ont fait les premières affiches publicitaires de Saint-Moritz. Ou, plus récent, le regard grinçant de Hans Peter Jost qui, à l’instar d’un Matthieu Gafsou chez nous, tourne en dérision la montagne devenue accessible aux masses. La récupération alpine, qu’elle soit idéologique (les nazis) ou commerciale (le Cervin) est aussi thématisée. Le paradoxe veut ici que ces musées construits sur une montagne qui n’a plus rien de sauvage, dénoncent autant qu’ils participent à cette commercialisation de la nature.

En savoir plus www.messner-mountain-museum.it www.lumenmuseum.it www.suedtirol.info

La logistique de ce voyage a été assurée par IDM Südtirol www.idm-suedtirol.com


De Bolzano aux Diablerets, en passant par l’Everest

Image: ROBERT EBERHÖFER

Reinhold Messner n’est pas qu’un alpiniste de légende à la retraite active. L’homme détient un certain nombre de records. Dont un en 1980, la première ascension en solitaire et sans oxygène de l’Everest. Dix ans après avoir perdu son frère cadet, Günther, lors d’une expédition au Nanga Parbat. Il est aussi le premier à avoir gravi les 14 sommets de l’Himalaya au-dessus de 8000 mètres.

Il fut aussi un eurodéputé proche des Verts. Il est aussi un écrivain (plus de 70 livres!) qui, depuis son château musée de Juval, philosophe sur la montagne. Et sur ce qu’il considère comme les dérives de l’alpinisme contemporain.

Dans «Ma voie: bilan d’un explorateur de limites» (Éd. Arthaud), il déclare: «Mon ambition était d’être plus rapide et plus élégant que les autres.» Il y raconte comment lui, fils d’instituteur, a fait l’école buissonnière une semaine pour tenter d’escalader le Cervin. Et insiste sur sa haine de l’évolution technologique de sa discipline, y pourfendant ces «brigands qui volent des parois aux autres» en pratiquant la «directissime» (la voie la plus courte et droite pour atteindre les sommets) au moyen, notamment, de pitons à expansion.

Le dimanche 11 août, Reinhold Messner viendra au Festival international du film alpin des Diablerets (FIFAD) dans le cadre d’une soirée intitulée «Hommage au passé, cap sur l’avenir». Il y présentera dès 20h, un film inédit sur sa première ascension, en 1978, avec Peter Habeler du mont Everest (8848 m) sans oxygène. Cet exploit était auparavant considéré comme physiologiquement impossible pour un être humain à cause de l’altitude.

«C’est le seul film de la sélection que je n’ai pas pu choisir», sourit Benoît Aymon, le nouveau directeur du FIFAD. D’autres «8000istes» seront présents, comme Sophie Lavaud, Marianne Chapuisat ou Jean Troillet. Caz

www.fifad.ch

Créé: 04.08.2019, 08h24

Les paradoxes d’une province

Le Tyrol du Sud a une histoire tourmentée. Dès 1814, le territoire dépend de l’Empire d’Autriche. Mais l’Italie, au vu de sa position géographique dans la Botte, l’a toujours lorgné. Elle finit par arriver à ses fins en 1919, et renomme la province Haut-Adige, en rapport au fleuve qui la traverse. Elle forme alors une région avec le Tyrol italien (ouest), lui aussi annexé, et qui devient la province du Trentin.

Le Tyrol du Nord et celui de l’Est deviennent, eux, un land autrichien. Les années suivantes, Benito Mussolini met en place dans la province une politique d’italianisation forcée. Il interdit l’enseignement de l’allemand. L’arrivée de Hitler au pouvoir donne la possibilité pour les germanophones, privés d’accès aux emplois publics, de s’exiler dans l’Allemagne nazie. Au pied de la tour blanche du château de Firmian, là où a été construit le premier des six musées par Reinhold Messner, a eu lieu en 1957 la plus grande manifestation du Tyrol du Sud.


Image: GERHARD HAGEN

Quelque 35'000 personnes demandant que l’autonomie déjà prévue dans les accords de Paris de 1946 soit prise en compte. C’est le mouvement Los Von Trent! («Il faut couper les ponts avec Trente»), mené par le dirigeant modéré du Südtiroler Volkspartei, Silvius Magnago. Elle n’arrivera qu’en 1972 sur le papier.

Et 20 ans plus tard dans les faits, elle permet à la province de gérer l’essentiel de ses rentrées fiscales et de ne pas dépendre financièrement de Rome: seulement 10% de cette manne vont au gouvernement central de Rome. Le nom Südtirol n’est introduit dans la Constitution italienne à côté d’Alto Adige qu’en 2001. La région ne manque ainsi pas de paradoxes. La province est composée aux deux tiers de germanophones, alors que deux tiers des habitants de la capitale, Bolzano, sont italophones. Caz

Source: La Documentation française.

Carnet de route

Le Tyrol du Sud, c’est aussi un joli vignoble qui mange des collines dominées par d’imposantes demeures, parfois des châteaux. C’est 14'000 hectares, cultivés entre 200 et 1000 mètres d’altitude, pour environ 1,2 million d’hectolitres. C’est le bastion des blancs italiens et la patrie d’origine du gewurztraminer. Son nom vient du village de Tramin, tout au sud de la route des vins. L’un des autres cépages autochtones, rouge cette fois, c’est le lagrein, que certains nomment le «cornalin du Sud». Un vigneron à conseiller? Une plutôt. Si la star Alois Lageder n’est plus à présenter pour les connaisseurs, on a beaucoup aimé les crus d’Elena Walch et la beauté de son vignoble, à côté du petit lac, le plus chaud de la région.

www.elenawalch.com




C’est une ferme splendide, à côté d’un de ces clochers à bulbe qui font aussi la typicité du paysage ici. La tradition familiale veut que le Niedermairhof soit depuis longtemps une auberge de campagne. C’est désormais un «Boutique Bed Breakfast» restaurée avec goût, où le contemporain croise le fer avec l’ancien dans huit chambres très spacieuses. Si le petit-déjeuner, axé sur les produits locaux, est fabuleux, l’endroit ne fait pas restaurant. Il faudra donc grimper un peu – à vélo électrique, pourquoi pas? – pour aller jusqu’à Oberraut. Là-haut, on voit Bruneck et son château de haut. Mais, surtout, on mange une belle cuisine bourgeoise et familiale qui privilégie les produits en circuit court. Dont un menu de chasse, locale elle aussi, qui ne se cantonne pas à l’automne.



www.nmhof.it
www.oberraut.it




Sur le plateau de Corones, un peu plus haut et plus au sud, le restaurant du Musée Lumen, l’Alpinn, vaut le détour. Sa philosophie est axée sur les produits de la montagne. On a goûté «Il était une fois la truite» où le poisson de rivière est décliné cru, en œufs et en peau croustillante dans une petite sauce aux herbes. Et des spaghettis «Monograno Felicetti», ceux que cuisent al dente les grands chefs, aux petites sardines du lac d’Iseo. Sur la route vers le sud et le Trentin, près d’un autre lac, celui de Caldaro – minuscule mais réputé pour la chaleur de son eau – on trouve le Panholzer. Un intérieur épuré dans de vieux murs séculaires. Et une terrasse magique dans les vignes au-dessus des flots. Avec une jolie cuisine d’inspiration méditerranéenne.



www.alpinn.it
www.panholzer.it

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