«Le vrai exploit, c’est de redescendre en vie»

EverestAvec 13 ascensions à son actif, Tendi Sherpa vit de l’Everest. Après un été meurtrier, il dénonce les alpinistes amateurs, la gestion des poubelles et le business sur le toit du monde.

Tendi Sherpa pour la 13ème fois au sommet de l'Everest.

Tendi Sherpa pour la 13ème fois au sommet de l'Everest. "Chaque ascension est unique" Image: Tendi Sherpa

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C’est une célébrité, bien au-delà de son village de Sankhuwasabha, dans l’est du Népal. Pasang Tendi Sherpa a gravi ce printemps pour la 13e fois l’Everest. Un exploit pour ce jeune homme de 36 ans, aux attaches valaisannes, qui parcourt le monde pour sensibiliser le public aux menaces qui planent sur «sa» montagne.

Tendi, pourquoi êtes-vous devenu guide?
C’est dans mon sang. Mon père m’a toujours raconté des histoires incroyables sur les treks. J’ai commencé à seulement 13 ans, portant des charges de 43 kg durant trois semaines autour de l’Annapurna. Je gagnais 1 dollar par jour. C’était dur mais j’étais tellement fier. J’ai gardé l’argent de mes premiers treks pour apprendre l’anglais et plus tard le français. À 21 ans, j’ai fait mon premier sommet de l’Everest. C’était inoubliable.

Qu’est-ce qui a changé depuis votre première ascension?
Ce qui a changé fondamentalement, c’est le regard des gens sur la montagne. On s’imagine que c’est facile de conquérir l’Everest parce qu’on y voit chaque année toujours plus d’alpinistes. Là-haut, c’est un mélange de sportifs entraînés et d’amateurs qui n’ont pas l’endurance physique et l’expérience de la haute altitude.

Onze décès cette année, c’est un record. Vous étiez au sommet le 22 mai, le jour où un grimpeur a fait cette photo virale de l’embouteillage dans la «zone de la mort»…
Oui, il y avait un monde fou, mais sur le coup, je ne l’ai pas ressenti comme tel. Ce jour-là, la fenêtre de beau temps était courte et tout le monde a tenté sa chance. Avec mon groupe, nous sommes montés tôt le matin en doublant la file car nous avions nos propres cordes de sécurité. Nous sommes redescendus rapidement. J’ai vu beaucoup d’alpinistes en sale état rejoindre le dernier camp de base en pleine nuit, alors qu’ils devaient être de retour vers 15 heures au plus tard. Certains d’entre eux avaient eu des problèmes avec leur masque à oxygène, d’autres étaient aveugles à cause de la neige. Il y avait de graves gelures et des œdèmes cérébraux ou des problèmes cardiaques. Il aurait fallu redescendre dès les premiers problèmes, mais personne ne voulait abandonner. Tout cela m’a beaucoup choqué.

Et vous, devez-vous parfois raisonner vos clients?
Oui, bien sûr, les gens veulent être sur le toit du monde, parce que, franchement, c’est juste magnifique là-haut. C’est très dur pour nous, guides, de dire qu’il faut faire demi-tour. Avant l’ascension, nous discutons avec eux de tous les scénarios. Pour moi, le sommet est secondaire, le vrai exploit est de redescendre en vie.

Y a-t-il encore aujourd’hui des cadavres sur le trajet?
Oui, il y en a malheureusement. Mais les alpinistes essaient de ramener la plupart des corps pour les rendre aux familles.

Le Népal veut exiger une preuve de bonne condition physique. Qu’en pensez-vous?
Il faut limiter l’Everest. D’abord, il faut savoir grimper dans son propre pays, maîtriser l’alpinisme sur roche, glace et neige, être habitué au climat et à la nourriture locale. Il faut s’entraîner sur des 5000-6000, et avant de venir ici, avoir fait au moins un 7000 ou un 8000. La sélection est indispensable. Venez sur l’Everest forts et confiants, et il y aura moins de problèmes le jour de l’ascension.

Le prix du permis devrait en outre passer à 35 000 dollars, au lieu des 11 000 dollars actuels, pour limiter les agences de guides «low cost». L’Everest n’est donc plus qu’un gros business?
C’est un problème effectivement et les gens d’ici en souffrent. Certaines agences locales ne peuvent pas se payer des porteurs et des guides expérimentés, alors ils se rabattent sur des porteurs qui débutent. Un bon porteur gagne 10 000 dollars, un débutant à peine 500 dollars. Plus tu es fort, plus tu gagnes de l’argent, mais tu prends aussi un gros risque car tu portes des charges énormes, tu traverses le glacier tous les jours et tu t’exposes à des températures très froides. La majorité des porteurs s’entraînent tout seuls, ne sont pas formés par les écoles de guides. Alors que cette formation leur permet justement de sortir de leur précarité en devenant guide ou aspirant guide sherpa et en menant leurs propres clients.

Justement, que pensent les locaux de la situation?
En 2014, les porteurs ne voulaient plus monter sur l’Everest suite à une avalanche qui a tué seize d’entre eux dans le couloir du Khumbu. Si vous prenez cet itinéraire aujourd’hui, il y a encore des traces de sang sur le lieu de l’accident. L’Everest pour nous est une montagne sacrée, il faut la respecter. La population locale en vit bien sûr, à travers les hôtels et les restaurants. Les touristes sont les bienvenus, mais la gestion des poubelles pose problème. Lors d’opérations de nettoyage, nous avons descendu jusqu’à 8 tonnes de déchets.

Quelles mesures prend le gouvernement?
Il garde un dépôt de 4000 dollars par alpiniste pour les forcer à reprendre leur matériel. Par ailleurs, chaque alpiniste est obligé de descendre 8 kg de déchets. Le gros problème est le dernier camp de base à 8000 mètres. Les gens y abandonnent leurs poubelles et c’est pire chaque année. J’espère qu’on trouvera une solution.

Continuerez-vous à monter sur l’Everest?
Bien sûr. Chaque fois que je me retrouve là-haut, c’est le même plaisir que lors de la première ascension. Chaque année, l’itinéraire change, les conditions aussi. Parfois je pense aux risques que je prends, je pense à ma femme et à ma fille et je me dis que je devrais arrêter. Mais ensuite, je vois l’euphorie chez mes clients lorsque nous touchons au sommet et je suis heureux.

Créé: 28.09.2019, 15h58

Un fils adoptif du Valais



Pour Tendi Sherpa, le Valais est intimement lié à son parcours de vie. Comme son père avant lui, le jeune Népalais a passé plusieurs étés comme aide-gardien à la Cabane des Audannes, dans les hauts d’Anzère. Sa rencontre et son amitié avec le gardien d’alors Armand Dussex a d’ailleurs débouché en 2016 sur un livre, «Tendi Sherpa, plus haut que l’Everest».

Tendi fut aussi l’un des premiers guides népalais à avoir été certifiés par l’Union internationale des guides, en 2011. Il s’est formé au sauvetage en hélicoptère, au sein de la Maison François-Xavier Bagnoud du sauvetage, à Sion, et a achevé à La Fouly une formation de médecine de montagne (SSMM). C’est aussi en Valais que cet alpiniste qui a gravi treize fois l’Everest s’est essayé à un tout autre sport, le ski…

À côté de sa profession de guide, Tendi œuvre en tant que bénévole pour Nepalko Sathi, une ONG suisse qui poursuit des projets de développement dans l’éducation, la santé et des infrastructures dans les villages reculés du Népal.

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