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Exotisme vaudois (1/41)Voyage au ras d’un sol de vigne qui respire

Pierre Fonjallaz cultive ses vignes en biodynamie à Lavaux depuis 2012. Il cohabite avec une faune et une flore dont il observe les cycles avec respect et beaucoup de tendresse.

Pierre Fonjallaz ne fauche pas le millepertuis qui pousse sur ses terres.
Nature
Pierre Fonjallaz ne fauche pas le millepertuis qui pousse sur ses terres.
Vanessa Cardoso

Marcher dans les vignes de Pierre Fonjallaz ressemble à une promenade en pleine nature. Ici, le chasselas foisonnant est tressé, pas cisaillé, pour «plus de douceur, moins de stress et par respect de la plante». Le vigneron qui nous guide dans les pentes entre Dézaley et Calamin parle de chaque élément de la flore ou de la faune qui vit dans ses vignes avec la même affection, du cycle des coccinelles au printemps au pin sorti d’un mur qu’il a fallu «aider» par un câblage.

«Quand tu es nature, tu dois accepter la perte, ou plutôt la voir comme du partage»

Pierre Fonjallaz, vigneron en biodynamie

La terre souple sous nos pas rappelle à quel point les sols sont aérés. Sous les ceps, une multitude de trous nous met la puce à loreille: il y a du monde là-dessous. «Les rongeurs aiment bien mes terrains», confirme le fondateur du premier Salon de viticulture bio à Lavaux (2017), élu député Vert au début de lannée. Entre nos jambes, des campagnols des champs, des mulots ou des musaraignes filent, trop rapides pour quon les identifie.

Des treilles attrayantes

Certains cépages rouges sont cultivés en treilles de trois étages, un travail fastidieux dont profitent parfois des «souris sauteuses».
Raisins en treilles
Certains cépages rouges sont cultivés en treilles de trois étages, un travail fastidieux dont profitent parfois des «souris sauteuses».
Vanessa Cardoso

Lannée passée, une «souris sauteuse» a mangé le raisin dune haute treille sur un mètre de large. «Et cétait propre!» sexclame Pierre Fonjallaz avec une pointe dadmiration. Il nen veut pas à cette importune aux pattes arrière assez «solides» pour atteindre les grappes en sagrippant au mur. «Il y a quelques principes à intégrer quand tu es nature: tu dois accepter la perte, ou plutôt voir ça comme du partage.»

Celui qui a repris le domaine familial (1872, cinquième génération) en 2000, après y avoir travaillé une dizaine dannées avec son père, Jean-Daniel, a décidé de se passer complètement de désherbants en 2010, puis de produits de synthèse en 2011. Il a fait le pas de la biodynamie un an plus tard. Mais les quelque 2 hectares de vignes familiales respirent depuis plus longtemps. «Mon père avait fait sa part: il était un des domaines tests de la production intégrée pour le retour de lenherbement à Lavaux.»

Le retour des graminées

Les graminées qui tapissent les vignes du Calamin produisent du foin qui protège les pieds de vignes.
Graminées
Les graminées qui tapissent les vignes du Calamin produisent du foin qui protège les pieds de vignes.
Vanessa Cardoso

Nempêche, Jean-Daniel a avoué à son fils quil avait vu apparaître dans les vignes de Pierre – en niveau biodiversité II – des sauterelles quil navait jamais vues. Et puis il y a aussi ce qui est revenu. «Les parcelles en Calamin, près du lac, sont couvertes de grandes graminées, montre Pierre. Elles sèchent sur pied et se couchent sous les ceps pour faire un tapis de foin qui empêche dautres herbes de pousser.»

Lingéniosité et la collaboration de la nature passionnent le vigneron. Ces champignons qui prolifèrent au pied des ceps? Un exemple de relation win-win. «Ils ont besoin du sucre des vignes, alors le mycélium senroule autour des radicelles. Dautre part, ses filaments, qui font 1 km pour 1 cm3 de sol, chopent la moindre vitamine et redirigent cette alimentation vers la vigne.» Comme les trous des rongeurs sont autant de refuges pour les lézards et les nids de guêpes.

Les orties contre les maladies

Les orties qui tapissent le sol de certains parchets sont utilisées dans des préparations pour soigner la vigne.
Orties
Les orties qui tapissent le sol de certains parchets sont utilisées dans des préparations pour soigner la vigne.
Vanessa Cardoso

Les orties aussi, qui constituent un matelas vert tendre dans certaines parcelles – «Vous avez des chaussettes, jespère?» –, protègent contre les maladies et sont récoltées pour faire des tisanes biodynamiques. Les fleurs dachillée et de camomille seront ajoutées aux produits de traitement (cuivre, soufre et bicarbonate) pour «rafraîchir la vigne» lété. Quand les feuilles de tussilage, témoignant de la belle humidité dune vigne qui na pas vu de Roundup depuis vingt ans, seront servies en chapatis, pour accompagner la soupe dortie sur la table du vigneron et de sa compagne, Annigna.

«Il ne faut jamais penser que tu as compris quelque chose dès que tu touches le vivant»

Pierre Fonjallaz, vigneron en biodynamie

Les milles trous du millepertuis

Les butineuses aiment les fleurs de millepertuis, utiles aussi aux hommes pour soigner les coups de soleil.
Millepertuis
Les butineuses aiment les fleurs de millepertuis, utiles aussi aux hommes pour soigner les coups de soleil.
Vanessa Cardoso

Baignés par les trois soleils du Dézaley, les bourdons volettent autour du millepertuis. «Trempé trois semaines dans de lhuile dolive, ça soigne les coups de soleil!» révèle Pierre Fonjallaz. Et puis il ajoute avec malice, relevant son chapeau de paille: «Vous savez doù vient le nom?» Il nous tend une feuille, nous dit de la diriger vers la lumière: mille perforations apparaissent en filigrane. Le pédagogue se marre, ravi de transmettre un bout de ce quil a appris, comme lorsquil nous lance un fruit de torilis qui saccroche comme du velcro à notre T-shirt. Mais il insiste: «Il ne faut jamais penser que tu as compris quelque chose dès que tu touches le vivant. Cest tellement vaste!»

Repenser l’équilibre

Au milieu de son vignoble luxuriant, Pierre Fonjallaz sait ce quil recherche: il faut repenser les liens, léquilibre, tendre, quoi qu’il en coûte, vers une agriculture régénérative. Il imagine le retour des cultures en bocages, et montre des haies invisibles qui descendraient jusquau lac. «Avant, ici, il y avait des champs et des prés. Ce cerisier sauvage est arrivé tout seul il y a vingt ans.» Menthe et verveine citronnée ont aussi trouvé seules leur place près de la maison plantée en plein Calamin, le plus petit terroir de Lavaux, qui a droit à sa propre AOC. Comme les touffes d’origan qu’il aimerait bientôt voir sur les pizzas d’un ami restaurateur, dans une idée fixe d’économie circulaire. «Pendant des années, j’ai travaillé avec des odeurs de produits chimiques, aujourd’hui mes vignes sentent le miel», dit-il en montrant un gaillet mou en fleur.

De la forêt et des fraises

Le retour des fraises des bois dans les vignes rappelle que la forêt recouvrait Lavaux, autrefois.
Fraises des bois
Le retour des fraises des bois dans les vignes rappelle que la forêt recouvrait Lavaux, autrefois.
Vanessa Cardoso

Mais si lon remonte encore un peu, les terrasses de Lavaux étaient surtout une vaste forêt. En témoignent les fraises des bois qui parsèment les vignes de petites billes rouges. «Jessaie de me débarrasser des arbustes et des ronces, dit-il en avalant une fraise. Cest beau de voir revenir certaines choses, mais cela reste de lagriculture.» On songe à la lutte du petit prince contre les racines des baobabs. Pierre Fonjallaz ne mettra pourtant pas de moutons dans ses vignes: ils piétineraient trop les sols. La bergeronnette qui niche dans le petit coin de vigne laissé à lui-même depuis six ans en plein Dézaley lui suffit. «Elle se pose là, sur le fil, et nous regarde travailler», sémerveille le vigneron. Pourtant, le piaf fait des ravages: «On se fait plus grignoter le raisin que les voisins, cest vrai», admet-il. Certains y verront une perte, dautres un partage.

Le domaine de Pierre Fonjallaz www.vins-fonjallaz.ch et l’Association Lavaux Vin Bio lavauxvinbio.ch