Quel canton pour 2035?

BrainstormingLa commission de prospective présidée par Pierre-Yves Maillard table sur quatre scénarios pour les Vaudois en 2035. L’exercice est salué, mais ses résultats sont le plus souvent critiqués.

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Quel sera le visage du canton de Vaud dans dix-huit ans? L’Etat s’est posé la question et a publié récemment quatre scénarios: soit le canton de Vaud continue comme aujourd’hui, soit il devient une société plus solidaire, soit les Vaudois se replient sur eux-mêmes par peur de l’étranger, soit ils misent tout sur la technologie. Dans tous les cas, la population va continuer à croître et à vieillir.

Ni prévisions ni prophéties

Les quatre scénarios ont été établis par la commission de prospective, présidée jusqu’en juin par Pierre-Yves Maillard et vice-présidée par Pascal Broulis. Elle compte dix membres, dont l’ex-conseillère d’Etat Anne-Catherine Lyon, Patrick Aebischer (ancien président de l’EPFL) et Dominique Arlettaz (ancien recteur de l’Université de Lausanne). Moyenne d’âge: 58 ans. Ces quatre scénarios doivent apporter au nouveau Conseil d’Etat une vision à long terme, au moment où il prépare son programme de législature. Attention: cette commission, instituée par la Constitution de 2003, n’a pas pour vocation de lire dans l’avenir. «La prospective ne prétend nullement établir des prévisions ou des prophéties, mais plutôt faire appel au champ des possibles», explique Olivier Meuwly, secrétaire de cette commission et chef de projet au sein de la section Prospective et aide à la décision du Département des finances. «Il s’agit d’une méthode utilisée depuis longtemps dans les pays anglo-saxons, en France et dans le secteur privé», poursuit celui qui est aussi membre du comité directeur du Parti libéral-radical vaudois (PLR). «La méthode est liée à l’observation des tendances, croisées sur la base d’hypothèses.» Il reconnaît une part d’imagination et dit avoir réalisé de nombreux entretiens avec des spécialistes internes et externes à l’Etat.

Professeur en stratégie et prospective à la Haute Ecole de gestion (HEG) de Genève, Thomas Gauthier souligne ce caractère scientifique: «La prospective, c’est l’intention d’éclairer une action présente à la lumière de futurs possibles, explorés de façon rigoureuse et méthodique, sans chercher à donner des probabilités. La rigueur vient de l’intention de documenter tout le travail, avec des méthodes proches de la sociologie et de l’ethnographie.»

Politiciens et représentants des think tanks, ces groupes de réflexion qui produisent des études sur divers sujets de société, saluent un travail jugé «intéressant». Ainsi Marc-Olivier Buffat, chef du groupe PLR au Grand Conseil, y voit un moyen de «se dégager de la politique, du quotidien où l’on réagit de façon un peu impulsive. Cela nous donne des pistes, nous impose une certaine réflexion, même si je ne suis pas surpris par toutes les propositions.»

«Manque d’idées décoiffantes»

Mais ces résultats sont le plus souvent critiqués, provoquant regrets et scepticisme. «On oscille entre la désirabilité et le pronostic. Jusqu’où l’Etat peut décider ou subir ces scénarios ne ressort pas vraiment», commente Tibère Adler, directeur romand du think tank libéral Avenir Suisse. «C’est intéressant, au niveau politique, de ne pas être seulement dans le réactif, mais ce rapport est parfois à la limite de la caricature», ajoute Emilia Pasquier, directrice du Foraus, le Forum de politique étrangère.

Les députés regrettent la prudence des analyses. «Ce boulot extraordinaire ne débouche sur rien, commente l’UDC Jean-Luc Chollet. Gouverner, c’est prévoir. Or ce rapport ne dit pas lequel de ces scénarios a le plus de chances de l’emporter.» Les Verts auraient voulu un document plus punchy, à l’image de Raphaël Mahaïm: «Ce rapport manque d’idées décoiffantes. C’est pourtant le lieu où on devrait en trouver. Cette commission est composée de gens éminents, mais qui ne peuvent pas s’écarter du compromis gouvernemental.»

Il rejoint ainsi une critique faite, non pas au rapport, mais à la composition de la commission. La loi ne donne aucune marge de manœuvre. «Je m’interroge sur l’élargissement de cette commission, avec des jeunes par exemple, note le président du PS Vaudois, Stéphane Montangero, âgé de 46 ans. Les personnes qui grandissent maintenant n’ont pas du tout la même approche du monde que nous.»


Si tout continue comme aujourd’hui

LE SCÉNARIO

L’immigration canalisée compense le vieillissement de la population. Les liens se renforcent avec l’Europe. L’économie subit néanmoins un coup de frein, mais se diversifie, et l’Etat soutient la recherche technologique. La vulnérabilité numérique entraîne une centralisation des compétences policières de l’Etat, avec un grand attachement à la protection des données. L’Etat veille à adapter l’offre de formation en général et reste pragmatique en matière d’aménagement du territoire. Il encourage les partenariats privé-public en matière de santé. En se centralisant, il gère prudemment ses finances, mais il risque de ne pas voir venir certaines crises.

LES CRITIQUES

C’est le scénario le plus probable, selon la grande majorité des lecteurs du rapport. «La Suisse et le canton n’ont pas tendance à faire de grands sauts», commente Tibère Adler (Avenir Suisse). «Mais ce scénario sera mâtiné de grands enjeux présents dans les autres scénarios, comme l’évolution du numérique et celle du domaine de la santé.» Stéphane Montangero (PS) regrette l’«absence» de la thématique de la cohésion sociale: «Il n’y a aucune proposition concrète concernant les seniors et la réinsertion sur le marché du travail, alors que le Conseil d’Etat a renforcé la chaîne de la cohésion sociale lors de la répartition des départements.» Emilia Pasquier (Foraus) souligne une contradiction dans l’approche: canaliser l’immigration et renforcer les liens avec l’Europe après le vote du 9 février 2014. «La Suisse veut le beurre et l’argent du beurre, commente-t-elle. Or cela mènera à un blocage.»


Plus solidaires et peut-être dans l’Europe

LE SCÉNARIO

Face au changement climatique et à une «mondialisation volatile», une économie du partage et circulaire se met en place. La décroissance n’est pas un but, mais stimule de nouvelles formes de collaboration. La situation est un «prélude à l’adhésion» à l’Union européenne. La population augmente et vieillit, et les essais de limiter l’immigration se heurtent à des tendances migratoires lourdes. L’école privilégie la formation professionnelle et la protection sociale mute, par exemple avec un revenu de base inconditionnel. Malgré une méfiance vis-à-vis de l’Etat, celui-ci pallie l’emprise des géants de l’informatique sur la vie privée.

LES CRITIQUES

Ce scénario est celui qui frappe le plus ses lecteurs. Il plaît à Marc-Olivier Buffat (PLR), non pas pour l’adhésion à l’Union européenne, mais pour les nouvelles formes de solidarité qu’il imagine: «Selon ce scénario, elles ne passeraient pas forcément par l’Etat, mais par un renforcement du partenariat entre public et privé. L’idée selon laquelle la société est en profonde mutation me séduit.» La mention de la décroissance plaît à gauche: «Pour une fois, on ne vomit pas sur la décroissance, commente Raphaël Mahaïm (Les Verts). Mais, dans un contexte mondialisé, ce scénario passe sous silence le rôle régulateur de l’Etat dans la création de nouvelles solidarités.» Pour Tibère Adler (Avenir Suisse), «ce scénario est une poursuite de l’étatisation actuelle dans le canton, avec des solidarités pas vraiment choisies, mais imposées». Il y a un bémol dans le rapport à l’Union européenne, selon Emilia Pasquier (Foraus): «C’est une erreur de toujours voir notre relation avec la question de l’adhésion. La collaboration doit être flexible, avec plusieurs cercles d’intégration.»


Le repli et la peur de l’étranger

LE SCÉNARIO

Un sentiment d’angoisse parcourt la population, traversée par deux visions différentes de la société: un repli identitaire ou un renforcement des structures étatiques. La fermeture des frontières favorise le vieillissement de la population, tandis qu’un mouvement de protectionnisme gagne l’économie. L’Union européenne implose. Un sentiment de méfiance apparaît face aux nouvelles technologies. En matière de santé et de social, l’Etat peut devenir contraignant. L’école forme des gens qui doivent être efficaces très rapidement sur le marché du travail. Le changement climatique n’obsède plus les esprits, mais l’Etat accroît son intervention dans les questions d’aménagement. En se centralisant, il risque néanmoins de s’engorger.

LES CRITIQUES

La majorité des lecteurs y voient le scénario le plus noir. Emilia Pasquier (Foraus) le rapproche de la politique actuelle des Etats-Unis, qui mêlent protectionnisme et «ambivalence face à l’immigration». «Ce scénario considère l’implosion de l’Union européenne comme inévitable, mais qu’est-ce que cela veut dire? questionne-t-elle. Le Royaume-Uni a décidé d’en sortir, mais veut toujours avoir accès au marché européen. Cela signifie que, en cas de sortie de certains membres, de nouveaux cercles de collaboration se mettront en place.» Tibère Adler (Avenir Suisse) rapproche ce scénario de la situation japonaise, où la population vieillit et l’immigration est restreinte. «Mais, contrairement à ce scénario de repli sur soi et d’allergie à la technologie, les Japonais sont très ouverts à la technologie et développent de nombreux outils pour les personnes d’un grand âge.»


Tout miser sur la technologie

LE SCÉNARIO

Le progrès technologique est porteur de bienfaits. Le vieillissement de la population n’est plus un problème grâce à l’aide que les robots apportent à chacun. La transparence risque de faire exploser la sphère privée. L’Etat abdique ses fonctions de gendarme et se concentre à déblayer les entraves à la liberté. La technologie permet une prise en charge individualisée des patients et la place de l’Etat dans la santé se réduit à sa portion congrue. Le recours aux OGM n’est plus considéré comme un problème. L’immigration d’une main-d’œuvre qualifiée est encouragée. L’économie croît au rythme de la technologie, avec de nouveaux modes de travail. L’informatique omniprésente risque de provoquer un crash énergétique.

LES CRITIQUES

C’est le futur le plus étrange pour les lecteurs du rapport. Parmi les regrets, ce scénario réduirait le rôle de l’Etat de façon maladroite. «Or l’Etat a un pouvoir de contrôle sur la technologie, en soutenant plus ou moins les start-up par exemple», commente Yannick Rochat (GameLab, groupe d’étude lausannois sur les jeux vidéo). Tibère Adler (Avenir Suisse) abonde: «Le développement numérique peut booster l’Etat et augmenter la participation démocratique, à l’exemple de l’e-gouvernement dans les pays baltes.» Yannick Rochat pointe également certains raccourcis: «Faire confiance à la technologie ne signifie pas nécessairement un désintérêt pour la sphère privée face aux géants de l’informatique. Les personnes derrière le développement informatique sont justement celles qui sont le plus sensibilisées à ces questions.» (24 heures)

Créé: 18.07.2017, 23h03

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