Prise d’otages entre Yverdon et Ste-Croix«Ça donnait l’impression d’être dans un film d’horreur»
Des otages et des proches des victimes reviennent sur leur nuit d’angoisse à l’intérieur du train où ils étaient retenus par un homme armé.

Au lendemain de l’hallucinante prise d’otages qui s’est déroulée jeudi jusque tard dans la nuit à bord d’une rame de l’Yverdon-Sainte-Croix, nous avons pu écouter les récits de plusieurs témoins – passagers du train et proches des victimes – de cette nuit sordide.
Quelques heures à peine après les faits, certains étaient plus touchés émotionnellement que d’autres. Logiquement sous le choc, des personnes n’ont pas souhaité ou trouvé la force de s’exprimer. D’autres ont au contraire ressenti le besoin de parler comme pour soulager leur esprit. Dans leurs propos, on perçoit parfois de la colère, parfois une forme de fatalité.
Ensemble, elles nous ont permis de reconstituer le déroulement des événements qui ont conduit à la mort de l’assaillant.

Rassemblés en tête de train
Le flou règne encore quant à savoir à quel endroit cet Iranien de 32 ans a embarqué dans le train de 18 h 06 à destination d’Yverdon-les-Bains. Il est en revanche acquis que les douze passagers pris en otage avec le mécanicien étaient tous à bord à partir de Baulmes.
«On n’était pas encore arrivés en gare de Vuiteboeuf quand il nous a tous rassemblés à l’avant du wagon de tête. Il me semble qu’on était cinq femmes et sept hommes, plus le conducteur du train», raconte l’un des otages. «Je l’avais vu dans le wagon et je n’avais rien remarqué de bizarre et, tout à coup, il a brandi une hache et nous a dit en anglais de venir avec lui», enchaîne un deuxième témoin. «On ne savait pas ce qu’il voulait, mais il avait l’air stressé, c’est sûr», reprend une troisième personne.
L’arrêt n’étant pas demandé à Vuiteboeuf, halte facultative sur la ligne, le train file tout droit vers Essert-sous-Champvent, distant de quatre minutes. Le convoi n’avait pas encore atteint cette gare quand l’assaillant s’est mis à raconter son histoire à ses otages. «Il parlait mal l’anglais, mais on a compris «swiss» et «democracy». Je suis sûr qu’il ne voulait pas nous faire de mal, au départ en tout cas. Il voulait nous utiliser pour faire pression sur une femme qu’il décrivait comme son ex-compagne, domiciliée dans le canton de Neuchâtel.»
Armé d’un marteau
La rame s’immobilise alors normalement sur la voie 2 de la gare d’Essert-sous-Champvent. Il est 18 h 32 et elle restera là jusqu’au funeste dénouement de cette folle histoire, quatre heures plus tard. Alerté par le tambourinement des passagers contre la porte de sa cabine, le mécanicien du transporteur Travys sort et découvre la scène stupéfiante qui se joue devant ses yeux. Le preneur d’otages, également armé d’un marteau, le somme alors de verrouiller toutes les portes du train et de rejoindre le groupe agglutiné là.
Les premiers policiers débarquent à Essert environ une demi-heure plus tard, selon les témoins. De longues négociations s’engagent entre ce requérant de 32 ans et les forces de l’ordre via une interprète en langue farsi et les téléphones portables de certains passagers. L’homme poursuit son récit. «On a cru comprendre que c’est cette femme qui lui avait parlé de la «magie de la Suisse». Il nous a dit qu’il était un ancien militaire en Iran, qu’il avait voyagé dans plusieurs pays, en Ukraine notamment. Mais aussi en Grande-Bretagne, où il voulait retourner.»
«Tout à coup, on a entendu des bruits bizarres, comme s’il aiguisait sa hache…»
Le trentenaire assure alors à ses victimes qu’elles ne sont pas «le problème», que si son «amie» vient, elles pourront s’en aller. «Il y avait dans ses propos quelque chose de rassurant.» Il donne d’abord deux heures pour que la femme arrive sur place. Plus tard, il posera un ultimatum à 23 h.
«Il était souvent calme. Il a mis de la musique, il a aussi mangé.» Mais son attitude change quand il comprend que la femme ne viendra pas. «On a senti la tension le gagner. C’est là qu’on a entendu des bruits bizarres, comme s’il aiguisait sa hache, mais on ne voyait pas vraiment ce qu’il faisait, car il était en partie caché par les sièges. Mais ça donnait une véritable impression d’être dans un film d’horreur.»
«C’était éprouvant»
Le preneur d’otages demande alors à une femme d’avancer vers lui. Il la ligote. Puis appelle un des hommes. «Là, on a vraiment commencé à avoir peur, on s’est dit qu’il fallait vraiment que la police intervienne. Mais c’est à ce moment-là qu’il a détaché la femme.»
Réalisant qu’un des otages est en train de le filmer avec son téléphone portable, il l’attrape, lui demande de mettre ses mains à plat comme s’il allait lui couper les doigts. Puis se ravise. «À plusieurs reprises, il a changé d’avis juste avant de passer à l’acte. C’était éprouvant et ça donnait une impression de tourner en boucle, alors que la police, avec qui on a toujours été en contact, tentait de nous rassurer.»
Il est un peu plus de 22 h quand un des otages propose une cigarette au preneur d’otages iranien. Un geste que le trentenaire accepte. Ils sont au final plusieurs à fumer ensemble. Personne à bord du train ne peut s’en douter, mais le dénouement est proche.
«C’est allé très vite»
Alors que depuis presque quatre heures l’individu ne s’est jamais véritablement éloigné de ses prisonniers, il part, cigarette encore à la bouche, dans le wagon d’à côté. «On a compris que c’était le moment de faire quelque chose. On a immédiatement écrit à la police pour l’avertir qu’il n’était plus vers nous, qu’il fallait réagir.»
Alors que les minutes semblaient des heures, tout s’accélère d’un coup, l’assaut est donné. «C’est allé très vite. On a entendu «go, go go» et puis des chiens qui aboient, deux déflagrations, suivies d’éclairs lumineux et du fracas des vitres qui éclatent, le bruit d’une arme à feu, moins fort que les explosions. Je ne saurais pas dire combien de coups, mais pas beaucoup. Je pense que c’est quand ils lui ont tiré dessus.»
Un autre otage prend le relais: «Nous, on était coincé sur nos sièges. On se cachait comme on pouvait. Puis le DARD est entré, ils nous ont dit de mettre les mains en l’air, c’était très stressant. Ils nous ont vite demandé de les poser sur notre tête. Quand ils nous ont dit de sortir, on a compris que c’était fini.»
Immédiatement prises en charge par les équipes de soutien d’urgence dépêchées sur place, les treize victimes, physiquement indemnes, se confient longuement à elles. Un peu après 23 h, elles sont acheminées vers le bus qui les conduit au poste de gendarmerie d’Yverdon où les attendent leurs proches. Et où sont enregistrées leurs dépositions, jusqu’aux premières heures du matin.
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